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chronique

Ce collègue qui « prend le lead » et tout part à vau-l'eau

Bureau

  4 mins

 

Manager qui s'exprime devant des collaborateurs

« Bon, je prends le lead si vous voulez. » La phrase est lancée avec une telle assurance, presque avec générosité, qu’elle devient une main tendue à une équipe un peu débordée. Sur le moment, c’est un soulagement. On hoche la tête, on se dit que quelqu’un reprend les rênes, que le flou va enfin se dissiper et que les choses vont enfin avancer dans une direction claire.  

Chloé trouve que c’est super, Matt que c’est nickel. Moi, je ressens cette petite détente immédiate, celle qui arrive quand la responsabilité semble changer d’épaule, quand le poids devient soudain collectif (mais porté par un seul). Le lead est pris. Du moins, en apparence.

Les premiers jours, tout va bien. Il y a un doc de projet partagé, quelques messages structurants, une énergie qui circule. On sent une intention. Puis, très vite, quelque chose se dilue. Le lead devient flou, comme s’il n’avait jamais vraiment été défini. Est-ce organiser ? Décider ? Relancer ? Arbitrer ? Personne ne sait vraiment. Celui qui a pris le fameux rôle commence à poser des questions plutôt qu’à trancher. Il sollicite, il consulte, il ouvre des discussions. Ce qui devait être clarifié commence doucement à s’étirer. Le collectif n’ose trop rien dire, mais les individus attendent une direction, une synthèse, un signal. On a la sensation d’avancer mais rien ne vient vraiment.

Alors chacun reprend un petit morceau. Une tâche par-ci, une initiative par-là. On remplit les vides. On avance sans coordination réelle, avec cette impression diffuse que quelqu’un, quelque part, est censé tenir le fil. Mais le fil s’effiloche. Les messages se croisent. Les décisions se contredisent légèrement. On commence à dire « je pensais que c’était toi qui… », « j’avais compris que… », « on s’était dit que… ». Le lead, lui, circule sans jamais s’arrêter. Il devient une sorte d’énergie diffuse, un concept plus qu’un rôle. Et dans cet entre-deux, la responsabilité se fragmente, se disperse, se perd.

Ce qui me trouble, ce n’est pas tant que ça déraille, c’est plutôt la façon dont tout le monde continue à faire comme s’il y avait encore un pilote dans l’avion. Et dans le film de notre open-space, on maintient l’illusion. On se réfère à « la personne en lead » comme à une figure stable, alors qu’en réalité, elle navigue à vue, comme nous tous. Peut-être parce que c’est plus confortable de croire qu’il y a un centre, même imaginaire. Peut-être aussi parce que prendre vraiment le lead, le vrai (celui qui tranche, qui assume, qui porte les conséquences) est une forme de risque que peu veulent réellement endosser.

Et cette phrase simple, presque anodine de « Je peux prendre le lead » ni disait rien des contours, rien des attentes, rien du poids réel que cela implique. Elle promettait une direction sans définir le chemin. N’avons-nous pas, dans beaucoup de projets, non-pas une absence de volonté, mais une absence de cadre autour de cette volonté ? On distribue des rôles comme des intentions, sans jamais les ancrer dans quelque chose de tangible. Et à ce petit jeu, chacun sa méthode : leadership tournant, flat management, nemawashi

Puis, un jour, presque par fatigue, quelqu’un tranche. Pas forcément celui qui avait pris le lead. Quelqu’un d’autre, un peu plus agacé, un peu plus pressé. Il décide, envoie un message clair, ferme le débat. Et soudain, tout s’aligne. Pas parfaitement, pas élégamment, mais suffisamment pour avancer. Et dans ce mouvement un peu brusque, on observe que le lead n’est pas un statut qu’on annonce, mais un acte qui se répète. Je n’y vois pas une position confortable, plutôt une responsabilité qui s’attrape et se tient, parfois malgré soi.

Maintenant quand j’observe quelqu’un prendre le lead, je ressens un peu de curiosité, comme devant quelqu’un qui m’annonce qu’il va monter un meuble sans notice. Je regarde et me demande à quel moment apparaîtra la première vis en trop. Parce qu’au fond, le lead, ce n’est pas une phrase qu’on prononce au début, c’est ce qui reste quand tout commence à coincer, quand il faut décider, relancer, assumer un choix pas totalement satisfaisant. 

Et c’est souvent à ce moment-là que le ou la vraie leader se révèle, sans annonce, sans cérémonie.

Scènes de bureau

Les petits chaos ou les grandes scènes : la vie au bureau est ponctuée chaque jour de moments marquants ou amusants, parfois agaçants. Avec malice et lucidité, « Scènes de bureau » raconte le quotidien du travail à travers une expression, un nouveau rituel ou une vieille habitude mise à nu... Toujours avec humour et délicatesse.

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