Sénior à 21 ans dans une équipe de foot, à 50 ans au bureau, ou jamais, parce que « ça fait vieux » : et si le mot « sénior » en disait plus sur nos préjugés que sur notre âge ?
Dans ce deuxième épisode de Ça nous travaille, on tend le micro à des profils d’âges et de parcours très différents :
- Laurent, dirigeant d’une petite entreprise, qui a fêté ses 50 ans en courant 80 kilomètres entre Saint-Étienne et Lyon, de nuit, dans la boue.
- Martin, 27 ans, qui travaille dans une entreprise où les collègues ont entre 18 et 65 ans.
- Nathalie, infirmière depuis 1983, qui part bientôt à la retraite.
- Et plusieurs passants croisés en ville, qui racontent ce que le mot « sénior » leur évoque.
Au fil de leurs témoignages, on découvre qu’être sénior ne veut pas dire la même chose pour tout le monde : question d’expérience ou question d’âge, de génération plus que de date de naissance. On y parle de vouvoiement, de télétravail, de la peur de se sentir larguée face au numérique, de transmission, et du rôle des managers pour que les générations se parlent vraiment. Et de ce que l’entreprise peut faire au moment où s’ouvre la seconde moitié de carrière, notamment pour les femmes.
Un épisode à écouter pour regarder autrement ces collègues qu’on range un peu vite dans la case « séniors » (ou « jeunes »). Dispo sur Deezer, Spotify ou Apple Music.
Bonne découverte !
Ça nous travaille, un podcast Eurécia Média. Épisode 2 : « T’es pas un peu vieux pour ça ? »
Un anniversaire, et la question qui fâche : à partir de quand est-on sénior ?
Scène d’ouverture. Dans une salle de pause, toute une équipe fête les 60 ans de Jean-Luc, son doyen. Les collègues chantent « Joyeux anniversaire », les flûtes s’entrechoquent, puis Jean-Luc prend la parole.
Jean-Luc : Merci ! Vous le savez, on n’a pas vingt ans toute sa vie. Et le jour où on s’en aperçoit, il faut faire avec. Mais rassurez-vous, mes cheveux n’ont pas fini de blanchir, et mes yeux n’ont pas fini de rire.
César : À partir de quel anniversaire est-ce que ça devient tabou de demander l’âge d’un collègue ? Soixante ans ? Cinquante ? Quarante ? Tiens, Jean-Luc vient de souffler ses 60 bougies. On peut dire qu’il appartient à la catégorie des séniors. Mais c’est quoi, un sénior, au juste ? La réponse n’est pas si simple. Il y a une confusion fréquente sur le sens qu’on met derrière ce terme, selon qu’on le lie à l’âge ou à l’expérience.
Sénior : une question d’âge ou d’expérience ?
César : Si on parle d’expérience, on devient sénior dès qu’on a une dizaine d’années de pratique dans un domaine. Et évidemment, ça peut démarrer très jeune.
Un passant de 21 ans : Je suis dans le sport, et dans le sport, je suis dans la catégorie sénior. J’ai 21 ans, et ça ne me pose pas de problème de dire que je joue en sénior. Ça dépend du point de vue. Au travail, en revanche, je me vois mal dire que je suis sénior. Mais dans le sport, ça ne me dérange pas.
César : Être sénior, dans la plupart des contextes, ça veut simplement dire être plus qualifié que la moyenne. En revanche, dès qu’on parle d’âge, c’est tout de suite moins flatteur. Qui voudrait être résumé à son année de naissance ?
Une passante : Quand j’étais jeune, les séniors, c’était la sagesse et le savoir : des personnes vers qui j’allais pour apprendre. Aujourd’hui, c’est un mot qui me fait peur, parce que j’ai l’impression que je vais y entrer.
César : Qu’est-ce qui vous fait peur ?
La passante : D’être vue comme une vieille has-been qui n’y connaît rien à l’IA et aux nouvelles technologies.
À 50 ans, « la jeunesse de la vieillesse » : le défi de Laurent
César : Ce qui est amusant avec la vieillesse, c’est que c’est une notion très subjective. Quand je dis à ma nièce de huit ans que je suis né dans les années 1990, à ses yeux, je suis une momie. Tout est question de point de vue. Victor Hugo ne s’y trompait pas quand il disait que quarante ans, c’est la vieillesse de la jeunesse, et cinquante ans, la jeunesse de la vieillesse. Tenez, je vous emmène voir Laurent, dirigeant d’une petite entreprise. Il a eu 50 ans l’année dernière, et il a décidé d’en faire quelque chose.
Laurent : Mes 50 ans, ça n’a pas été une grande surprise. C’est à partir de 48 ans que j’ai commencé à me poser des questions sur la cinquantaine qui arrivait. J’ai eu deux ans pour m’y préparer, et 50 ans, ça a surtout été une année riche, que je veux combler de plein d’expériences. J’arrive à un point de bascule où je me dis : c’est maintenant ou jamais. Il ne faut pas regretter de faire des choses. Quand tu arriveras à la fin de ta vie, tu auras fait ce que tu pouvais faire, et c’est vachement bien.
César : Ce déclic, ça t’a mené à quoi ?
Laurent : À 48 ans, j’ai décidé de reprendre en main ma santé et de pratiquer du sport, à tel point que j’en fais maintenant un peu beaucoup, de la course à pied entre autres. Et je me suis lancé un défi. J’avais dit à mon épouse : pour mes 50 ans, je ne veux pas d’une grande fête où on boit de l’alcool, je veux un défi qui soit le mien. C’est un peu égoïste, mais ça va me faire plaisir et me prouver que je suis capable de courir 80 kilomètres entre Saint-Étienne et Lyon, en pleine nuit. Je m’y suis préparé. J’ai eu un soutien inconditionnel de ma femme, de mes enfants et de mes amis, qui m’ont accompagné et encouragé pendant la nuit. C’était incroyable, je n’ai pas vu le temps passer et j’ai adoré.
César : Pour cette course mythique, la SaintéLyon, Laurent s’est préparé pendant des mois. Il en a parlé tous les jours à ses collègues comme de son défi personnel le plus important, et il a été surpris de pouvoir compter sur leurs encouragements jusqu’au beau milieu de la nuit, quand ils lui envoyaient des messages de soutien à quatre heures du matin.
Laurent : C’est la première étape d’une transformation : je me suis dit que pour mes 50 ans, j’allais faire plein de choses. Et puis prendre un peu de recul : à 50 ans, on peut encore être surpris par la vie, par les gens. Comme quoi, à cinquante ans, on apprend plein de choses.
César : Tu te sens sénior, toi ?
Laurent : Non, je me sens dans la pleine puissance de mes capacités physiques et mentales, parce que je prends soin de ma santé mentale et de ma santé physique. Ça paraît un point de détail, mais c’est hyper important : faire du sport, bien manger, dormir. On se sent bien dans sa tête après.
Séniors et nouvelles technologies : un cliché tenace
César : Quand on parle des plus de 50 ans, on parle d’une catégorie d’âge qui regroupe des personnes qui n’ont parfois rien à voir. Les séniors ont souvent la mauvaise réputation d’être résistants au changement, de ne pas vouloir maîtriser les outils numériques. Mais en réalité, des gens qui ne veulent pas s’adapter à la nouveauté, il y en a de tous les âges, à peu près dans les mêmes proportions. La résistance au changement n’est pas plus forte chez les séniors que dans le reste de la population. Ce qui est intéressant avec toi, c’est que tu es hyper connecté. Quel est ton rapport au fait de vouloir être à la page ?
Laurent : J’ai un tempérament curieux. Je n’aime pas être décalé par rapport à ce qui se passe. Je le suis quand même un peu, parce qu’il y a forcément une question de génération : il y a des réseaux sociaux et des outils utilisés par des jeunes de 20-30 ans que je n’utilise pas, et des choses que j’utilise qu’ils n’utilisent pas. Mais j’aime savoir ce qu’il en est. J’utilise l’intelligence artificielle sous toutes ses coutures, en pro comme en perso, et je m’intéresse au code via l’IA. C’est une question de tempérament, et aussi de ne pas vouloir être mis de côté. Je pense qu’il est important de comprendre le monde qui se déroule devant nos yeux, y compris l’avancée technologique. Pour moi, c’est une question de curiosité et de compréhension.
Quatre générations dans la même entreprise
César : Depuis les années 2010, deux phénomènes démographiques ont bouleversé la pyramide des âges dans les entreprises. Le premier : nous avons gagné dix ans de vie en cinquante ans, donc les carrières s’allongent. Le second : la baisse de la natalité, donc moins de jeunes qui entrent sur le marché du travail. Le cumul des deux fait que l’équilibre de la pyramide des âges n’est plus le même qu’il y a encore quinze ou vingt ans. Des gens qui ont des habitudes de vie très différentes se retrouvent à partager le même open space, et parfois, ça coince. Comme en témoigne ce monsieur de 35 ans.
Un passant de 35 ans : J’ai un exemple en tête où ça se passe assez mal. On a un collaborateur assez proche de la retraite dans l’équipe, avec d’autres personnes qui ont la vingtaine. On sent que les blagues de boomers, comme on dit, ça passe assez mal. On a eu une discussion sur un homme qui viendrait au travail maquillé et en jupe : pour certains, ce serait hyper choquant, alors que pour les plus jeunes, on s’en fiche. C’est plutôt autour de la pause déjeuner que ça pose problème, disons.
César : Au-delà de l’âge, qui n’est qu’un chiffre, ce qui nous définit beaucoup plus, c’est notre génération. Si l’âge nous dit depuis combien de temps on est là, la génération nous dit dans quel monde on a grandi. C’est avoir connu internet avant ou après l’adolescence. Avoir vécu avec la menace nucléaire ou la menace climatique. C’est avoir vu tomber un mur, des tours ou une pandémie comme premier grand choc collectif. Avec l’allongement des carrières, ce sont aujourd’hui quatre générations qui se côtoient au quotidien en entreprise, et qui n’ont pas toutes les mêmes repères.
Martin, 27 ans : vouvoiement, télétravail et cohésion entre générations
César : Pour approcher ce sujet de l’intergénérationnel de plus près, je pars à la rencontre de Martin. Il a 27 ans, et dans son entreprise, les collègues vont de 18 à 65 ans. Qu’est-ce que ça t’apprend de travailler avec des collègues qui ont parfois plus de 50 ans ?
Martin : Ça m’apprend à m’adapter, tout simplement. Déjà sur le discours, la posture. Le vouvoiement est un bon exemple, parce qu’il traverse certaines générations. Il n’est pas lié à un positionnement hiérarchique : je peux être au même niveau que certains collègues, et le vouvoiement sera de mise, parce qu’il instaure plus facilement une relation de confiance et une relation professionnelle.
César : Elle est intéressante, cette question du vouvoiement et du tutoiement. Vous, à partir de quel âge vous allez vous mettre à vouvoyer votre interlocuteur ? Peut-être que c’est générationnel, mais pour moi, le vouvoiement vient assez naturellement pour les personnes qui ont, on va dire, plus de 40 ans. Plus jeune, j’aurais plutôt tendance à tutoyer : pour ma génération et dans le secteur où je travaille, le tutoiement installe une forme de proximité. Le vouvoiement, lui, met une petite barrière, qui rappelle qu’on n’a pas gardé les cochons ensemble. Et à part ça, concrètement, comment reconnaît-on une entreprise multigénérationnelle ? Est-ce que tu perçois des différences dans la manière de travailler entre les jeunes générations et les séniors ?
Martin : Oui. Les gens ont besoin de se voir en vrai. Le télétravail est un excellent indicateur pour analyser le travail avec ces générations. Je sais que si je ne suis pas au bureau, une personne sénior qui viendrait dans mon bureau sans me trouver ne m’appellerait pas sur Teams pour me demander une tâche qu’elle aurait aimé que je fasse dans la journée. Pourtant, je reste disponible. Mais comme il y a une barrière digitale, elle se dit : « je vais attendre qu’il soit revenu ».
César : Dans ton entreprise, est-ce que les séniors font aussi du télétravail ?
Martin : Oui, beaucoup. C’est quelque chose de très accepté, et pour tout âge en fait, parce qu’on arrive tous à trouver notre confort dans le fait d’utiliser le télétravail à bon escient.
César : Est-ce que les générations se parlent, ou est-ce qu’elles cohabitent, les jeunes restant avec les jeunes et les séniors avec les séniors ?
Martin : Je ne sais pas si je suis la meilleure personne pour répondre, parce que je suis jeune actif en CDI. De par ma position, je sais que je suis là à long terme, donc je fais l’effort d’aller vers les plus âgés. En revanche, les stagiaires et les alternants, qui ont une date de fin de contrat, vont naturellement moins tisser de liens sur le long terme avec ces générations avec lesquelles ils estiment avoir plus de barrières, plus d’écart. Moi, je vais naturellement vers tout le monde. Je vois des gens assez âgés qui sont toujours friands de nouvelles découvertes et de discussions très informelles.
César : Pour Martin, la cohésion entre les générations au travail ne doit pas reposer seulement sur la bonne volonté de chacun. C’est une question qui se pose avant tout à l’échelle managériale.
Martin : Les managers ont un rôle essentiel dans la manière de piloter une équipe : prendre en considération à la fois les aspirations des générations séniors et des plus jeunes, et réussir à créer un ensemble cohérent. Il faut aussi bâtir des temps hors travail, pour briser la glace de manière permanente. On a tendance à se rapprocher des personnes qui nous ressemblent, et comme on sera amené à évoluer avec des gens de plus en plus différents de nous, par l’âge, les habitudes, les générations et les cultures, ces temps hors du travail sont essentiels pour favoriser le travail.
Nathalie, infirmière depuis 1983 : fin de carrière et transmission
César : Martin est en début de carrière, et il fait l’effort d’aller vers les autres. Mais de l’autre côté du miroir, comment vit-on cette cohabitation quand on est celui ou celle qui est là depuis longtemps ? Je vous emmène à l’hôpital, où nous retrouvons Nathalie, infirmière depuis 1983. À la fin de l’année, elle prend sa retraite. En attendant, les journées sont parfois pénibles. Comment tu te sens au travail, cette année ?
Nathalie : Ça va, à part que je travaille avec de jeunes médecins. L’ancienne génération, très disponible et très à l’écoute, n’est plus là. Les jeunes médecins, ce n’est pas facile : ils ne nous disent pas bonjour, ils ne nous remercient jamais, ils terminent à pas d’heure. C’est un peu compliqué. C’est un métier très physique, parce qu’on manipule énormément : on doit pousser des lits, installer les patients, les relever, les tourner, les porter. Quand je peux, je demande de l’aide, mais sinon on est toutes dans la même galère.
César : Ce qui est frappant, c’est que Nathalie ne se vit pas comme une victime de son âge. Au contraire. Est-ce que tu t’es déjà sentie mise à l’écart professionnellement à cause de ton âge ?
Nathalie : Pas du tout. D’abord, les patients me disent que je ne fais pas mon âge. Ce qui est un petit peu frustrant parfois, c’est quand ils me disent « vous êtes encore là ? ». Je me dis que je dois peut-être faire un peu vieille. Mais sinon, non, parce que tout le monde trouve que je fais vachement jeune, et beaucoup me disent : « chapeau, à ton âge, de faire autant ! »
César : Mais derrière cette fierté, il y a quelque chose de plus fragile, une fissure discrète, qu’elle avoue presque à voix
Ça nous travaille
Plongez 15 minutes dans les détails du quotidien pro : la pause déj', la tenue du matin, la fatigue... ces habitudes qu'on ne remarque même plus. À travers une série documentaire immersive, micro-témoignages et voix multiples se croisent avec le fil rouge de César, notre narrateur. Chaque épisode part d'un rituel anodin pour révéler ce qui nous travaille vraiment : attentes managériales, sobriété, années qui passent, IA. Une plongée dans le concret pour mieux comprendre ces petits détails qui n'en sont pas.