Retour

chronique

L’entretien annuel est-il vraiment inutile ?

Entretiens

  4 mins

 

Entretien annuel entre un manager et un salarié dans un bureau

Mercredi 14h30, salle de réunion. Marine soupire en ouvrant le dossier de son entretien annuel. "Encore une heure de perdue", pense-t-elle en face de son manager qui consulte ses notes d'un air embarrassé. Même rituel, mêmes questions convenues, même impression de jouer une pièce dont tout le monde connaît déjà la fin.

Cette scène, des milliers de salariés la vivent chaque année. Et pour cause : l'entretien annuel traîne une réputation de grand oral inutile, de formalité administrative sans lendemain. Mais derrière cette défiance généralisée se cache une réalité plus complexe, où les vrais responsables ne sont peut-être pas ceux qu'on croit.

Anatomie d'une idée reçue

Les chiffres tombent comme un couperet : 41% des salariés considèrent leur entretien annuel comme peu utile, sans effet sur leur carrière, selon un sondage 2025 Ifop pour RD Deel relayée par BFM.

Comment cette défiance s'est-elle installée ? L'entretien annuel porte en lui les stigmates de notre rapport français à l'évaluation. Hérité du modèle scolaire, il charrie cette vision verticale où l'un détient la vérité sur l'autre. Conseil de classe, bulletin de notes, appréciation du professeur... Tout y est. Alors adulte et compétent dans son métier, le salarié se retrouve en position d'élève face à un manager qui endosse malgré lui le rôle du prof principal.

D'ailleurs, observons le vocabulaire : on "passe" son entretien comme on "passe" un examen. On "prépare" ses réponses comme on bachotait jadis. Cette mécanique bien huilée transforme un moment d'échange en oral de rattrapage. Résultat ? Les collaborateurs arrivent sur la défensive, les managers en position d'interrogateurs gênés.

Mais ce n'est pas tout. L'entretien annuel cristallise aussi nos frustrations face aux promesses non tenues. Combien de "on va voir pour ta formation", "on reparle de ton évolution", "tes remarques sont très pertinentes" qui finissent aux oubliettes ? Cette accumulation de déceptions forge progressivement la conviction que l'exercice n'est qu'une mascarade administrative. Un passage obligé sans lendemain. Justement. Quand la promesse d'échange devient monologue, quand l'outil de développement se mue en simple validation du statu quo, peut-on vraiment s'étonner que salariés et managers finissent par y voir une perte de temps ?

Quand le système tout entier dysfonctionne

Alors non, l'entretien annuel n'est pas inutile par essence. Mais pointer du doigt "la méthode" revient à soigner les symptômes en ignorant la maladie. Car le vrai problème, c'est l'écosystème dans lequel cet entretien s'inscrit.

D'abord, la formation. Comment peut-on demander à des managers de mener des évaluations constructives quand la plupart n'ont jamais été formés à l'exercice ? Donner du feedback, questionner sans juger, co-construire des objectifs... Ces compétences ne s'improvisent pas. Conséquence directe : des managers mal à l'aise qui bâclent l'échange par manque d'outils, et des collaborateurs qui le ressentent immédiatement.

Ensuite, la pression temporelle. Quand il faut boucler 15 entretiens en trois semaines entre deux urgences, difficile de créer un véritable moment d'échange. L'entretien devient alors une case à cocher, un formulaire à remplir. Et les collaborateurs, loin d'être dupes, adaptent leurs attentes à la baisse.

Pourtant, certaines entreprises cassent ce cercle vicieux. Chez JCDecaux, l'équipe RH a revu sa copie : auto-évaluation en amont, questions ciblées, suivi trimestriel des actions décidées. Résultat ? Des collaborateurs qui témoignent : "Cette année, j'ai fait mon entretien et ça ne servait pas à rien". Révolutionnaire ? Non. Simplement cohérent. Chez Picard Surgelés, autre approche : digitalisation de l'outil, formation des managers, harmonisation des pratiques. Le taux de complétion est passé de 40% à 88%. Pas mal pour un exercice soi-disant "inutile".

Mais attention à ne pas tomber dans l'illusion technologique. Ce qui change vraiment la donne, c'est le passage d'une logique de contrôle à une logique d'accompagnement. Transformer l'évaluateur en coach. Remplacer le verdict par le dialogue. Car au fond, l'entretien annuel révèle surtout notre rapport au management : encore trop vertical, pas assez collaboratif.

Finalement, l'entretien annuel n'est ni intrinsèquement inutile ni naturellement efficace. Il est le miroir de nos pratiques managériales et de notre capacité collective à faire du dialogue un véritable outil de développement. Mais tant que nous traiterons l'évaluation comme un exercice administratif plutôt que comme un investissement humain, pourrons-nous vraiment nous étonner que les collaborateurs y voient une perte de temps ?

Mythes de bureau

La chronique bouscule les préjugés, les idées reçues et les croyances parfois fausses qui façonnent nos comportements professionnels. Parce que la réalité du travail se joue dans les nuances et rarement dans les certitudes, « Mythes de bureau » interroge ce qui semble évident et invite à dépasser les stéréotypes qui limitent notre vision du travail.

Notre actu dans votre inbox

Restez informés de toute l’actu
& inspirez-vous au quotidien