« Si tu étais un animal marin, lequel serais-tu et pourquoi ? » Je ne sais pas à quel moment quelqu’un a décidé qu’avant de parler travail, il fallait se raconter nos vies, mais il semble que les fameux “brise-glaces" aient toujours la cote dans nos open-space.
Un générateur de convivialité artificielle ?
Alors, quand la visio d’équipe s’ouvre sur un nouvel icebreaker, que je vois les sourires figés dans la lumière bleue des écrans et qu’enfin l’animatrice du jour – pour nous aider à sortir d’une supposée torpeur sociale - s’éclaircit la voix et lance le fameux « petit tour de table pour mieux se connaitre », je vous avoue que ma patience fond plus vite qu’un glaçon oublié au soleil. Parce que la question arrive, bancale, improbable, sortie d’un générateur de convivialité artificielle. Non, je ne veux pas partager mon odeur préférée à mes collègues du jour. Non, je ne veux pas savoir quel super-pouvoir Chloé choisirait pour améliorer notre collaboration. Et non, je ne veux pas savoir qui répondra « un trombone, pour créer du lien » à la question sur les accessoires de bureau.
Il y a ceux qui adorent, où savent très bien le feindre, et ceux que cette interaction forcée rend encore plus mal à l’aise. Habituellement un silence s’installe. Chacun cherche la réponse la moins risquée, pas trop originale, pas trop plate, juste assez révélatrice pour montrer qu’on est sympa mais pas assez pour révéler quoi que ce soit. Le trop sincère sera l’exubérant, le plus banal sera le désengagé. Tout le monde vise au milieu (ne surtout pas choisir le dauphin). Les caméras restent allumées mais les regards s’éteignent. Moi, je me dis que j’aimerais juste commencer la journée sans avoir à me transformer en méduse.
Mais mon tour arrive, alors j’opte pour la tortue, « parce que j’aime avancer lentement mais sûrement », ce qui est faux, mais qui coche la case [réponse aimable]. Le collègue suivant enchaîne avec un pingouin, la suivante avec un poisson-clown, et tout le monde rit poliment. À la fin, l’animatrice affirme que cet exercice « a vraiment brisé la glace ». Elle ne la voit pas se reformer... il y a cette étrange idée qu’il faut fabriquer la connivence, comme si l’humain ne pouvait pas naître d’autre chose que d’un jeu suggéré par ChatGPT.
Mais comment rompre la glace ?
Est-ce que de vrais liens se créent de ces moments forcés ? Je me dis qu’ils se glissent plutôt dans les interstices, ce sourire qu’on s’échange quand quelqu’un oublie son micro allumé, la blague soufflée au mauvais moment, les petits accidents, fragments de vrai. Peut-être que les icebreakers gagneraient à disparaître pour qu’on laisse les gens se rencontrer sans projecteur, sans défi ludique et sans métaphore animale. Parce que la glace, la vraie, ne se brise pas à coups de questions méthodiquement préparées : elle fond doucement au soleil des rencontres.
Et pourtant, comment amorcer le dialogue dans un cadre aussi normé qu’une réunion de travail ? La réalité m’a rattrapée quand j’ai dû en animer une, et devant les visages en mosaïque, micros éteints, silence un peu raide, j’ai senti que quelque chose devait se passer avant que tout ne s’enlise.
Alors j’ai… lancé un icebreaker (honte à moi). Oui, un petit, un maladroit, pas très inspiré d’ailleurs, sur les dinosaures. Et j’ai vu un sourire, puis un deuxième, un souffle d’air minuscule mais réel, un début de chaleur qu’on n’aurait pas eu autrement. Alors oui, je continuerai à me moquer des icebreakers, à lever les yeux au ciel, à prétendre que ça ne sert à rien.
Mais maintenant je sais une chose (Pauline n’aime pas les t-Rex, mais ce n’est pas la question) : parfois, sans prévenir, même un outil des plus bancals peut ouvrir une brèche.
Scènes de bureau
Les petits chaos ou les grandes scènes : la vie au bureau est ponctuée chaque jour de moments marquants ou amusants, parfois agaçants. Avec malice et lucidité, « Scènes de bureau » raconte le quotidien du travail à travers une expression, un nouveau rituel ou une vieille habitude mise à nu... Toujours avec humour et délicatesse.