Après des années à travailler seule chez moi, j'ai repris il y a quelques mois une mission récurrente en présentiel. Et dès la première réunion, ça m'a frappé : ma cliente attendait qu'on papote un peu. Vraiment. Pas juste un "bonjour" fonctionnel avant d'attaquer le sujet. Non, elle voulait savoir comment j'allais, raconter son week-end, échanger sur nos hobbies.
Les premières fois, j'ai cherché la transition. Parce que dans ma tête, on était là pour bosser. Mais j'ai vite compris que ce petit rituel n'était pas optionnel. C'était un code. Un sas social obligatoire dont personne ne m'avait jamais expliqué les règles.
Et c'est là que la question m'est venue : le small talk au bureau, lien social indispensable ou perte de temps qu'on n'ose pas nommer ?
Le small talk : banal en apparence, révélateur en profondeur
Le small talk n'est jamais neutre. Ce que certains vivent comme du lien indispensable, d'autres le perçoivent comme une obligation floue, chronophage, voire intrusive.
La machine à café, l'ascenseur, les cinq minutes avant la réunion : pour certains, c'est le ciment du collectif. Pour d'autres, un sas inutile entre deux tâches. Pour d'autres encore, une épreuve sociale quotidienne où il faut trouver le bon ton, le bon sujet, la bonne dose de perso.
Le small talk n'est pas qu'une conversation anodine. C’est un code social du travail, appris, intégré… ou subi. Et comme tout code implicite, il crée des insiders et des outsiders.
Un même rituel, des lectures profondément générationnelles
Et si ce malaise n'était pas qu'une affaire de personnalité, mais de génération ?
Pour les générations plus anciennes (Baby-boomers, Gen X), le small talk, c'est de la politesse. Du savoir-être. Ne pas y participer, c'est envoyer un signal : distance, froideur, désengagement. Dans leur culture du travail, être présent, c'est aussi être disponible socialement. Le lien se tisse dans ces micro-moments informels, bien avant la réunion officielle.
Les Millennials, eux, sont tiraillés. Ils ont grandi entre deux mondes : celui où "bien se comporter au travail" passe par ces rituels sociaux et celui où l'efficacité devient une valeur cardinale. Conscients de l'utilité du small talk pour créer du lien, ils ressentent aussi un malaise face à son côté parfois artificiel, obligé, performatif. Comme s'il fallait jouer un rôle pour être accepté.
Et puis il y a la Gen Z. Plus directe. Plus fonctionnelle. Elle préfère des échanges authentiques… ou pas d'échange du tout. Pour elle, le small talk ressemble à une injonction sociale inutile, une perte de temps dans une journée optimisée. Pourquoi parler pour parler ?
Le malentendu n'est pas sur le fait de parler ou non. Il est sur ce que parler veut dire au travail.
Le small talk, miroir du rapport générationnel au temps
Peut-être que le small talk n'est pas une question de personnalité, mais de rapport au temps.
"Prendre le temps" de papoter s'inscrit dans une culture du travail où être présent longtemps est une preuve d'engagement. Où les heures passées comptent autant que les résultats. Dans ce cadre, le small talk a du sens : il remplit le temps, crée du lien dans la durée.
Les jeunes générations valorisent l'efficacité et les résultats. Elles voient ces échanges comme une distraction. Pas par froideur, mais parce que leur rapport au travail s'est construit autrement : moins de présentéisme, plus de flexibilité.
Les chiffres l'illustrent. Chez les travailleurs plus âgés, 82 % font des heures supplémentaires (étude Pipedrive), comme si être présent était une forme d'appartenance. Chez les 18-35 ans, seulement 59 % dépassent les horaires - mais ils obtiennent de meilleurs résultats. Cette culture de l'efficacité façonne aussi leur rapport au small talk : moins de conversations "parce qu'on est là", plus d'échanges ciblés.
Ça semble clair : quand une génération valorise le temps passé ensemble, le small talk devient un rituel d'intégration. Quand une autre valorise la rapidité et la performance, il devient une interruption.
Chacun son lien, tous dans le même bateau
Peut-être que le débat n'oppose pas ceux qui aiment parler à ceux qui préfèrent se taire. Peut-être qu'il oppose surtout des générations qui n'ont pas appris à créer du lien de la même façon.
Pour certains, le collectif passe par le détour, la conversation, le temps partagé. Pour d'autres, il passe par l'efficacité, le respect du temps de chacun, la clarté des échanges.
Et si le vrai enjeu n'était pas de savoir s'il faut faire du small talk au travail, mais d'accepter que, selon les générations, le lien ne se crée pas toujours au même endroit ?
Parce qu'au fond, on cherche tous la même chose : appartenir à un collectif sans avoir à renoncer à ce qu'on est.
Générations
Millennial née au début des années 90, j'observe avec curiosité comment les générations cohabitent au travail. Je vais à la rencontre de mes aînés et de la Gen Z pour comprendre ce qui façonne notre rapport au travail : aspirations, valeurs, façons de collaborer, habitudes (bonnes et mauvaises). Pourquoi travaillons-nous si différemment ? Qu'est-ce qui nous sépare vraiment... et surtout, qu'est-ce qui pourrait nous rapprocher ? Un regard authentique, sans artifices ni lieux communs.