Vendredi 30 mars 2018, 20 heures. La ville de Séoul tente la méthode radicale et culturellement choquante : couper les PC de ses employés pour le week-end. Aussi exotique que cela puisse paraître, les fonctionnaires coréens travaillaient en moyenne 1 000 heures de plus par an que ce qu’ils ne devraient.
Mais l’expérience ne se passe vraiment pas comme prévu. 67 % des employés du public ont immédiatement demandé des exemptions pour continuer à travailler après la coupure. Côté secteur privé, guère mieux. La norme était de dépasser 70 heures de travail hebdomadaire. Le législateur a tenté d’imposer la réduction du temps de travail à 52 heures par semaine à son tour. Et sur le papier, cette limite légale existe toujours. Dans les faits, la culture est bien plus forte que la loi.
La loi à l’épreuve de la culture
Cinq ans après la réforme, en 2023, les salariés coréens travaillaient encore en moyenne 1 872 heures par an. Soit environ 150 heures de plus que la moyenne de l’OCDE. La loi avait même prévu des sanctions sévères : amendes conséquentes et peines de prison.
Dans les faits, cet arsenal se heurte à une culture du présentéisme qui pousse à demander des exemptions ou à reconfigurer le travail, plutôt qu’à simplement rentrer chez soi à l’heure. Pas de sanctions effectives, car beaucoup de cas se règlent par transactions, avertissements ou pressions informelles plutôt que par condamnations publiques.
Réduire les heures, déplacer le problème
La réduction du temps de travail n’était peut-être pas un échec, mais cela n’a pas vraiment fonctionné. La réforme a surtout déplacé la tension. Dans les 52 heures autorisées, le travail se densifie. Les syndicats parlent de compression, les entreprises de flexibilité. Le cadre tient. La pression, elle, s’adapte.
Pour comprendre cette résistance, il faut s'intéresser à une force invisible. En Corée du Sud, le travail touche à la valeur sociale. En commençant par le système scolaire, extrêmement compétitif dès le plus jeune âge. Ensuite, vient la hiérarchie : la règle non écrite impose qu’aucun salarié ne quitte l’entreprise avant son supérieur. Enfin, l’honneur : travailler longuement est valorisé et partir tôt signale le manque de loyauté et d’engagement.
Quand le repos devient clandestin
Face à la culture, la loi ne fait pas le poids. Alors, certains employés à bout de souffle deviennent très créatifs pour pouvoir se reposer à l’abri du contrôle social. À Séoul, par exemple, certains vont jusqu’à payer pour passer le week-end dans une fausse prison. Cellule minimaliste, téléphone laissé à l’entrée et même un uniforme : c’est le prix à payer pour échapper, le temps d’une nuit, à la norme d'hyperdisponibilité.
La culture de surtravail a des conséquences désastreuses. En Corée du Sud, près de 20 % de la population déclare consommer plus de 10 verres d’alcool par semaine. Le taux de suicide atteint environ 25 pour 100 000 habitants, l’un des plus élevés de l’OCDE. Et chez les 10–30 ans, il constitue la première cause de mortalité.
Pourtant, l’État tente de réguler le temps. Mais on ne peut pas effacer la pression sociale à coup de décrets.
Melting work
Bienvenue à bord de la chronique qui vous emmène dans les coulisses des entreprises d’ailleurs, là où les cultures se mélangent, innovent et inspirent. Venez explorer les pratiques de travail qui font bouger les lignes à travers le monde. Sans jargon et avec les éclairages des experts en management interculturel, vous découvrirez le travail sous un jour nouveau.