Pourquoi les salaires varient-ils autant selon le lieu de travail ? Malgré la mobilité (théorique ?) des travailleurs, des écarts régionaux persistent, comme le démontre Élie Vidal-Naquet, maître de conférences en économie à Paris-Dauphine-PSL. Depuis sa thèse, ses recherches mettent en lumière le poids des marchés locaux - accès à l’emploi, information asymétrique, concurrence limitée - sur les inégalités salariales et les carrières.
Comment résumer vos travaux de recherche ?
Je m’intéresse aux inégalités salariales entre régions, autrement dit aux inégalités spatiales sur le marché du travail, et j’essaie d’en comprendre les causes.
Un premier volet de ma recherche a porté sur la mobilité : la difficulté d’accès physique aux emplois, le fait que changer de région ne soit pas si simple, en raison de nombreux coûts mais aussi de freins informationnels. Les salariés ne disposent pas toujours d’informations fiables sur les opportunités d’emploi ailleurs. Un second volet s’intéresse au fonctionnement du marché du travail local. J’ai cherché à mesurer dans quelles mesures ces marchés fonctionnent plus ou moins bien selon les territoires, notamment en observant le degré de concurrence entre employeurs. Dans les zones où les offres d’emploi et les employeurs sont peu nombreux, les salariés disposent de moins de choix et de moins de pouvoir de négociation, ce qui se traduit par des salaires plus faibles et des appariements de moindre qualité entre travailleurs et entreprises. Ces mécanismes ont des effets immédiats sur les salaires, mais aussi sur les trajectoires professionnelles à long terme.
Pourquoi avoir choisi de creuser ce sujet ?
J’ai commencé à travailler sur ce projet de thèse en 2018-2019, au moment du mouvement des Gilets Jaunes. Ce mouvement a remis au centre du débat public la question des inégalités territoriales, notamment dans les espaces marqués par la désindustrialisation et éloignés des grands centres urbains. Ces inégalités ne se limitaient pas au seul domaine du travail : elles concernaient aussi le coût de la vie, l’accès aux services et les transports. Cette dimension spatiale des inégalités m’a paru essentielle pour comprendre certaines tensions sociales et politiques. J’ai eu le sentiment qu’il était important de mieux documenter ces mécanismes, car leurs conséquences dépassent largement le seul marché du travail.
Vos conclusions modifient-elle une vision plus globale du travail ?
L’un des apports importants de mes travaux est de montrer qu’il ne suffit pas d’examiner les caractéristiques individuelles des salariés. Il faut considérer le marché du travail dans son ensemble, et en particulier son fonctionnement local. Dans les territoires où les entreprises sont peu nombreuses, le manque de concurrence entre employeurs leur confère un pouvoir de négociation plus important. Cela influence non seulement le niveau des salaires, mais aussi les perspectives d’évolution : changer d’entreprise, trouver un emploi mieux adapté à ses compétences ou faire progresser sa carrière devient plus difficile.
Ce qui importe, c’est que ces inégalités ne tiennent pas seulement à la distance géographique. L’accès à l’information joue un rôle central. Par exemple, mes travaux montrent que l’accès à Internet, notamment au début des années 2000, a amélioré les connexions entre salariés et entreprises et permis d’obtenir de meilleurs salaires, en facilitant la circulation de l’information sur les offres d’emploi. À l’inverse, des chocs comme les fermetures d’usines ou les licenciements massifs dégradent durablement le fonctionnement du marché du travail local, bien au-delà des seuls travailleurs directement touchés
S’il ne fallait retenir qu’une idée ?
Toute politique qui élargit l’accès à l’emploi produit des effets bénéfiques. Cela passe par une meilleure information, grâce aux réseaux et aux outils numériques, mais aussi par des infrastructures concrètes comme les routes, les transports ou l’accessibilité. Tout ce qui facilite la recherche d’emploi et augmente le nombre d’opportunités accessibles aux travailleurs améliore à la fois leur situation immédiate et leurs trajectoires de carrière à long terme. À l’inverse, tout ce qui limite cet accès tend à enfermer les salariés dans des marchés du travail peu concurrentiels, avec des effets négatifs durables sur les salaires.
Sur quel sujet portera la suite de votre recherche ?
Je poursuis mes travaux sur les inégalités spatiales, mais en déplaçant le regard. Après avoir étudié les territoires désindustrialisés et les ouvriers, je m’intéresse désormais à l’autre extrémité de la distribution des salaires : les cadres dirigeants très qualifiés, en particulier ceux installés dans l’hypercentre parisien. L’objectif est de comprendre les dynamiques de salaire et d’agglomération dans ces espaces à forte densité, à partir de données fines localisant précisément les lieux de travail. En parallèle, je continue à analyser les effets de la désindustrialisation et des fermetures d’usines sur l’ensemble des marchés du travail locaux, afin de mieux appréhender leurs impacts territoriaux à long terme.
Quelle idée reçue sur le travail rêvez-vous de démonter ?
Je veux démonter l’idée selon laquelle le salaire minimum détruirait mécaniquement des emplois. Cette affirmation repose sur une vision trop simplifiée du fonctionnement du marché du travail. Dans de nombreux territoires, les salaires restent inférieurs à la valeur produite par les salariés, en raison du fort pouvoir de négociation des employeurs et du manque de concurrence entre entreprises. Des travaux économiques montrent qu’une hausse du salaire minimum peut rapprocher la rémunération des salariés de leur productivité, sans entraîner nécessairement de destruction d’emplois, contrairement à l’idée reçue dominante.
Pour aller plus loin :
- https://www.dialogueseconomiques.fr/article/mobilite-geographique-pas-tous-egaux
- "Why Are Low-Skilled Workers Less Mobile? The Role of Mobility Costs and Spatial Frictions," Annals of Economics and Statistics, GENES, issue 142, pages 283-304.
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