Cédric Routaboul, directeur général du cabinet de prestation et recrutement informatique Link Consulting, observe l’IA s’inviter à chaque étape de son métier : prospection, sourcing, présélection des candidats, automatisation administrative… ou comment l’IA change les règles de son métier.
Quelle est l'activité de votre entreprise ?
Je dirige depuis huit ans l’entreprise Link Consulting, un écosystème national de 80 professionnels indépendants au service des directions informatiques. Nous proposons des prestations de recrutement pour les équipes informatiques d’Entreprises de taille intermédiaire (ETI) et grands groupes, mais aussi des offres en régie pour renforcer les équipes, grâce à un vivier de plus de 7 000 consultants IT experts freelance.
Quels sont les effets de l’IA sur les différents métiers de l'entreprise ?
J’ai le sentiment que l’IA s’impose rapidement et à tous les niveaux. Je l’observe surtout à travers la chaîne de valeur de notre métier. Si je décris notre activité « à rebours » : il s’agit d’abord d’identifier et de faire émerger les besoins côté clients (prospection, appels d’offres), puis de sourcer les candidats, de gérer l’administratif, et enfin d’assurer le suivi et la qualité des missions. À chaque maillon, l’IA s’accompagne d’une promesse d’automatisation, parfois formulée de manière radicale de type « demain, il n’y aura plus de commerciaux », « demain, il n’y aura plus de recruteurs » …
Quel est l'impact de l'IA sur la prospection ?
Nous avons travaillé avec une société spécialisée dans l’automatisation et l’IA appliquées à la prospection. Pour être honnête, l’expérience s’est révélée plutôt décevante. La démarche était sérieuse, mais l’efficacité opérationnelle n’a pas été au rendez-vous. Aujourd’hui, l’IA sait produire des listes, agréger et extraire des données, ou encore assister la rédaction de messages. En revanche, elle manque encore de finesse et de personnalisation. Or, sur notre marché, tout se joue souvent sur la capacité à repérer des signaux faibles : un changement de DSI, une réorganisation interne, un contexte de transformation. C’est ce qui permet d’arriver avec le bon message, au bon moment. Et sur ce terrain, l’IA ne se montre pas encore suffisamment mature.
Comment utilisez-vous l’IA sur la prospection et sur le recrutement ?
Je dirais que nous l’employons avant tout comme un outil d’assistance, et non comme un dispositif de pilotage. Dans des métiers où la relation, la crédibilité et la compréhension fine des contextes sont déterminantes, la promesse de pilotage par l’IA est largement illusoire.
Du côté du recrutement et du sourcing, les évolutions sont très tangibles : les outils que nous utilisons au quotidien (CVthèques, CRM, plateformes SaaS) intègrent désormais des briques d’IA “par défaut”. Souvent, cela se matérialise par une logique très simple : un bouton supplémentaire, une sélection automatisée, un score de correspondance. Le véritable enjeu devient alors celui de l’acculturation. Sans formation, on risque de s’en remettre mécaniquement à l’outil et d’appauvrir la qualité de la sélection.
Quels risques voyez-vous dans ces logiques de “matching” ?
Les systèmes de matching affichent des pourcentages de correspondance, mais lorsque l’on examine les résultats en détail, les approximations et les erreurs sont fréquentes. Le principal danger est celui de la confiance aveugle. Si l’on n’a pas appris à recruter “sans IA”, on peut être tenté de se reposer sur un score… et de laisser passer des profils pertinents.
S’ajoute une question fondamentale, celle de l’opacité. Nous ne savons pas précisément ce que l’algorithme valorise ou pénalise. Écarte-t-il un CV avec une période d’interruption dans le parcours ? Favorise-t-il les parcours linéaires ? Tant que ces mécanismes restent une boîte noire, il est difficile de contester l’outil, d’en corriger les biais et d’en maîtriser les angles morts. C’est pourquoi nous avons mis en place un programme de formation pour nos équipes que nous actualisons en continu. Cette année, nous l’avons révisé trois fois, tant les usages et les outils évoluent rapidement. Le principe est simple : utiliser l’IA mais sans jamais lui déléguer la décision.
Quelles conditions vous semblent indispensables pour développer l’utilisation d’IA dans votre métier ?
Sur le marché, on observe une forte dynamique de plateformisation, des modèles extrêmement digitalisés où le client formule son besoin, obtient une liste restreinte quasi immédiate, et l’on enchaîne rapidement. C’est efficace, et dans un environnement où la vitesse est un avantage compétitif, cela se comprend. De notre côté, nous faisons un choix différent : conserver l’IA comme support, tout en préservant une approche où la relation et le discernement restent centraux, notamment grâce à notre réseau local d’ingénieurs d’affaires indépendants.
J’attends de la part des éditeurs davantage de transparence, une meilleure compréhension des critères, des arbitrages, des mécanismes de sélection. Si l’on sait ce que l’algorithme privilégie, on peut lui opposer des consignes, compenser ses biais, et intégrer volontairement des profils moins “linéaires”. Sans cette lisibilité, on ne peut pas piloter correctement.
Enfin, la question de la cybersécurité est incontournable. Nous avons fait des choix structurants : stockage européen, et même stockage français pour notre base candidats et notre CRM, avec une attention stricte à la conformité RGPD, en restant toutefois lucides, car selon les configurations, certaines données peuvent demeurer accessibles à des acteurs extra-européens. En interne, nous avons posé des règles d’usage claires : aucune donnée personnelle dans des outils grand public type ChatGPT (pas de noms, coordonnées, documents identifiants). Le “shadow IA” existe : tout le monde y recourt, donc l’enjeu est d’abord la sensibilisation et la maîtrise des pratiques.
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