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Impact IA sur le travail : des gains de productivité et des risques pour l'emploi

Frédéric Honnorat

Intelligence artificielle

  4 mins

 

Frédéric Honnorat face caméra

Entrepreneur du numérique, consul de Norvège et acteur engagé au sein d’organisations professionnelles patronales, Frédéric Honnorat relie la géopolitique, les cycles économiques et la transformation du travail. À ses yeux, l’intelligence artificielle accélère une recomposition déjà à l’œuvre. 

Votre position à la fois entrepreneuriale et diplomatique vous conduit-elle à une lecture particulière de l’impact de l’IA sur le travail ? 

Cette combinaison oblige à tenir ensemble des échelles que l’on dissocie trop souvent. D’un côté, les entreprises, leurs arbitrages, leurs contraintes très concrètes. De l’autre, un monde globalisé où tout s’interpénètre, des tensions géopolitiques aux politiques commerciales, des instabilités institutionnelles aux répercussions sur l’emploi local. L’IA s’inscrit au cœur de ce mouvement, elle exacerbe des menaces, ouvre des opportunités, mais surtout accélère la vitesse de transformation.

Vous insistez sur une accélération inédite. Qu’est-ce qui la rend si particulière ? 

Nous n’avons pas affaire à une innovation linéaire, nous sommes plutôt face à un flux d’outils, d’usages et d’expérimentations qui se démultiplient. Nous manquons encore de recul pour stabiliser les contours de ce qu’il faut considérer comme une révolution. Il faut accepter l’incertitude et apprendre à piloter dans le mouvement.

Que vous disent les dirigeants et comment s’emparent-ils du sujet ? 

Ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas passer à côté de cette technologie, mais ne savent souvent pas par où commencer. Dans la pratique, ils partent souvent d’une cartographie : où perd-on du temps, de l’argent, où pourrait-on en gagner, quelles tâches répétitives grèvent la performance ? Ensuite seulement vient la question de l’utilité de l’IA. Cette technologie n’est pas une baguette magique, mais un outillage qui doit s’inscrire dans un processus et des responsabilités claires. Prenons l’exemple de la production commerciale. Une entreprise qui rédige de nombreuses propositions peut utiliser l’IA pour retrouver des documents dans ses archives, en extraire des éléments pertinents, pré-assembler des briques de réponse. Le gain est double : du temps économisé et une charge cognitive réduite pour les équipes. Et parfois même la possibilité de soutenir la croissance sans embauche immédiate, par prudence économique ou faute de compétences disponibles.

Vous évoquez un reflux du marché de l’emploi dans le numérique. Quels facteurs expliquent cette contraction ? 

Je la relie au mécanisme classique des cycles économiques, mais de manière amplifiée. En France, une grande partie de l’emploi numérique dépend des donneurs d’ordres qui, lorsqu’ils disposent de budgets stables, lancent des projets. Mais quand la visibilité se réduit, ils reportent ou gèlent les embauches. L’écosystème numérique suit mécaniquement, avec une contraction des recrutements. L’IA se retrouve dans une tension : elle apparaît comme un levier d’optimisation, mais elle s’installe dans un environnement qui peine à retrouver une stabilité durable.

L’exemple de l’Occitanie rend cette fragilité très lisible. Au niveau régional, le secteur comprend environ 135 000 emplois pour près de 20 000 entreprises, avec une part significative de l’emploi portée par les entreprises de services. Un modèle très corrélé aux décisions des donneurs d’ordres, donc exposé aux retournements conjoncturels. Dès que la demande ralentit, les annonces se contractent, et l’ajustement se fait d’abord sur les profils jugés moins immédiatement opérationnels. Ce sont alors les juniors qui sont les premiers touchés. On continue à rechercher des profils expérimentés, mais on réduit les entrées de carrière. Et le signal le plus préoccupant, c’est la baisse des contrats en alternance, avec une diminution évoquée de l’ordre de 30 % en deux ans. C’est un risque de rupture dans la chaîne de formation et d’intégration des talents.

Que signifie pour vous l’idée de “collaborateur augmenté” ? 

En France, le sujet reste largement tabou. On parle d’adaptation, d’évolution des processus, moins directement d’IA. Pourtant, l’automatisation progresse et devient parfois un facteur de réduction d’effectifs. Quand je parle de “collaborateur augmenté”, j’emploie une analogie simple. La maîtrise d’Internet, puis des suites bureautiques et des CRM s’est imposée comme un prérequis dans de nombreux métiers. Avec l’IA, nous entrons dans une logique comparable, mais plus large, elle devient un standard d’outillage. Cela peut signifier moins de postes en volume dans certains environnements, non parce que l’humain deviendrait inutile, mais parce que la productivité augmente.  

L’enjeu, c’est de ne pas s’effacer derrière l’outil. L’IA doit rester une assistante. La valeur professionnelle réside dans la capacité à formuler le problème, à arbitrer, à vérifier, à contextualiser. Autrement dit : garder la main.

 

Propos recueillis par Valérie Ravinet 

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Les interviews d’experts et d’expertes qui permettent de comprendre comment l’intelligence artificielle et l’innovation transforment le monde du travail. Dialogue social, droit, formation, égalité femmes-hommes, santé mentale, métiers : chaque entretien éclaire un enjeu clé des révolutions technologiques.

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