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chronique

Répondre "je reviens vers toi"… et disparaître dans le néant numérique

Bureau

  3 mins

 

Personne qui est envahie de messages

Je ne sais plus exactement quand j’ai commencé à utiliser l’expression “je reviens vers toi”, mais elle est entrée dans ma vie professionnelle comme une formule magique, un passe-muraille socio-professionnel. Je la tape machinalement, parfois sans même y croire, comme si ces quatre mots suffisaient à suspendre le temps, geler les attentes, créer un petit couloir de respiration entre moi et la tâche qui me regarde avec insistance.  

Je reviens vers toi ? Non, car d’un coup, je disparais. Littéralement. Je ferme l’onglet, je passe à autre chose, je me sens libre comme un ballon de baudruche échappé d’une fête d’entreprise. Le message flotte dans l’espace numérique, en apesanteur, attendant mon improbable réapparition. Et moi, je me dis que je reviendrai plus tard, juste après quelque chose. Juste après, oui, mais juste après quoi ? Après tout. Parce que tout nous semble toujours plus urgent que revenir vers quelqu’un.

I’ll be back

Les jours passent, les notifications s’accumulent comme les to do list sur mon bureau, et le message originel glisse lentement dans les abysses de ma boîte mail. Je me dis que je devrais fournir un effort, essayer de remonter à la surface, ou au minimum, jeter un œil à ce que j’ai promis de traiter. Je ne le fais pas. Je deviens un fantôme du numérique, persuadé que le simple fait d’avoir annoncé mon retour me donne une sorte de crédit moral à durée indéterminée. Et pourtant, je connais parfaitement l’autre version de l’histoire : celle où c’est moi qui attends. Je rafraîchis ma messagerie, je regarde un mail sans réponse depuis plusieurs jours, je me demande si le “je reviens vers toi” tient plutôt du “demain” ou du “jamais”. Je guette un signe, un doigt frôlant le clavier, un souffle d’activité, quelque chose…. Mais rien. À ce moment-là, je ressens à quel point cette phrase est un trou noir, un vortex de bonne intention qui aspire tout : l’élan, la clarté, l’engagement. On croit qu’elle organise le futur mais en réalité elle suspend juste le présent, comme une promesse jetée en l’air sans filet. Et moi, comme tout le monde, je continue de l’utiliser parce qu’elle est pratique et suffisamment vague pour couvrir à peu près tous les retards imaginables.  

Oui, mais quand ?

Nous pourrions au moins y associer une échéance, non ? Un « je reviens vers toi avant vendredi » donne déjà plus de matière et d’espoir à nos interlocuteurs. Alors que les meilleurs osent s’intéresser à l’autre : « il te faut un retour pour quand ? », la plupart d’entre nous préfère les variantes comme l’anglais « je reviens asap » ou l’informel « je te tiens au jus ». Pire, l’expression est devenue une accroche d’ouverture dans nos mails ou au téléphone, mais… C’en est trop pour moi. Le monde du travail tient-il debout uniquement grâce à ces micro-disparitions silencieuses ? Ces petites esquives nous permettent peut-être simplement de survivre aux tempêtes de mails et autres injonctions déguisées en petits points rapides.

La fin de l’exil numérique

Et pourtant l’autre jour, je suis tombé sur un message auquel j’avais promis de répondre dans la journée (une demande que j’avais sincèrement l’intention de traiter !) : un mail que j’ai oublié, perdu, laissé filer. Alors j’ai rouvert le fil, j’ai relu ma promesse, j’ai senti la honte qui pique un peu, et j’ai décidé, pour une fois, de revenir vraiment. J’ai répondu, réellement et presque solennellement, comme si je revenais d’un exil numérique dont personne n’avait vraiment remarqué l’existence. Et ma destinataire m’a remercié avec une chaleur démesurée, comme si mon simple retour venait de rallumer une lumière. C’est là que j’ai saisi que nos disparitions sont souvent invisibles, mais que nos réapparitions, elles, ont la force discrète d’un miracle ordinaire.

Au fond, “je reviens vers toi” n’est peut-être pas une promesse creuse, mais un projet d’aventure : celui de revenir et se retrouver un jour, pour de vrai. Sur ce, je reviens vers vous bientôt avec une nouvelle chronique.

Scènes de bureau

Les petits chaos ou les grandes scènes : la vie au bureau est ponctuée chaque jour de moments marquants ou amusants, parfois agaçants. Avec malice et lucidité, « Scènes de bureau » raconte le quotidien du travail à travers une expression, un nouveau rituel ou une vieille habitude mise à nu... Toujours avec humour et délicatesse.

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