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chronique

J’ai testé  de dire ce que je ressens (vraiment) au travail

En immersion

  4 mins

 

Collaborateur qui craque avec collègues autour

C’est un peu le thème à la mode. Dans les livres sur le travail, les podcasts, les webinaires sur la QVCT, il faudrait désormais « exprimer ses émotions ». Ça aiderait à mieux communiquer, mieux collaborer, mieux se comprendre. Sur le papier, l’idée est autant séduisante qu’angoissante. Dans les faits, au taf, on se contente souvent d’un sobre « ça va » ou d’un « un peu chargé en ce moment ».  

Alors, pour cette nouvelle semaine à tester une approche différente du travail, j’ai décidé de prendre l’injonction au pied de la lettre : parler de mes émotions, vraiment. Pas seulement les suggérer, mais les nommer et les partager.

Jour 1 : l’émotion acceptable

Quand vient mon tour de prendre la parole lors de notre point d’équipe, je fais une update sur un gros projet et ajoute, presque naturellement, que « je suis un peu stressé par les délais sur ce projet ». Personne ne relève (ou ne préfère pas démarrer sa semaine sur ce sujet), et après un léger silence, on enchaîne. Le stress m’apparait comme une émotion autorisée au travail, presque attendue. Peut-être trop même puisque mon inquiétude n’a déclenché aucune réaction…  

Jour 2 : mettre des mots

Mardi, je pousse un peu plus loin. Lors d’un échange avec une collègue, je précise rapidement que « je me sens frustré de ne pas avoir eu plus de visibilité sur ce sujet ». Cette fois, la réaction est différente. Elle est surprise mais elle m’écoute et creuse même un peu mon émotion. Je lui explique que j’ai manqué de visibilité, que je me suis senti un peu exclu d’une étape importante de son projet et que du coup je suis… frustré.  

Bon. Autant elle que moi n’étions pas prêt pour un tel déballage, mais après un long regard, elle reprend la parole. Avec beaucoup de bienveillance, elle m’explique la façon dont elle a conduit le projet avec ses contraintes et sa vision. Eh oui, ok, vu comme ça, elle n’a jamais cherché à m’exclure. On reformule, ma frustration disparait instantanément, et je suis plus que jamais embarqué sur le projet.

Note pour plus tard : nommer une émotion ouvre parfois une discussion plus constructive que de simplement exposer un problème.

Jour 3 : l’émotion qui dérange (un peu)

Changement d’ambiance pour ce mercredi. En pleine réunion alors qu’on me donne la parole sur un sujet qui s’étire et me parait sans intérêt, je me lance : « pour être transparent, ça m’ennuie cette partie du projet ». Devant les regards circonflexés de mon auditoire, je me sens obligé de compléter, en essayant encore une fois d’être le plus sincère possible. J’explique qu’on a déjà traité cette étape du projet plusieurs fois, que la méthode est déjà posée et qu’on pourrait automatiser au lieu d’en reparler. Que c’est pour ça que devoir refaire cette étape et participer à cette réunion, ça m’ennuie.

Silence. Flottement. Quelqu’un sourit (j’y vois une forme de validation). Un autre regarde ses notes. L’animatrice, visiblement vexée, m’explique que le cadre est sensiblement différent, qu’il faut embarquer les nouvelles personnes et que de toute façon c’est prévu comme ça. J’acquiesce poliment pour ne pas créer de tension. L’ennui, visiblement, ne fait pas partie des émotions qu’on partage facilement au travail. Même lorsqu’il est sincère. Même lorsqu’il est utile.

Jour 4 : trop de sincérité  

Jeudi, je poursuis l’expérience, un peu mécaniquement. Après une réunion, je dis à un collègue que « je me sens un peu confus sur la direction de son projet et que le manque de clarté m’agace ». Sa réaction est plus prudente. On m’écoute, mais je sens une forme de retenue. Comme si l’émotion compliquait le message.

Plus tard à la pause café, je parle de ma fatigue, de mon manque d’énergie du moment. On me répond avec bienveillance, mais je discerne clairement une pointe de distance. Comme si, passé un certain seuil, l’émotion devenait un sujet à gérer, plus qu’un levier pour avance. Clairement, il y a tout un sujet autour de l’intelligence émotionnelle.

Jour 5 : entre sincérité et discernement

Je crois que je suis allé au bout de la logique. Il est vendredi, 9h25, et je n’ai pas envie de dire ce que je ressens. Mettre des mots sur mes émotions m’a permis d’ouvrir certaines discussions et d’en enrichir d’autres. Mais à force de tout verbaliser, quelque chose se déplace. Chaque échange devient plus lourd. Chaque message nécessite une interprétation. Et moi-même, je passe plus de temps à analyser ce que je ressens… qu’à agir dessus.  

Parler de ses émotions au travail n’est ni une faiblesse, ni une solution miracle. Je le vois plutôt comme un outil. Utile pour clarifier, pour ajuster, pour humaniser les échanges. Mais comme tout outil, il a ses limites. Car à trop vouloir tout dire, j’ai fini par brouiller certains messages. Pour autant, ne rien dire sur une émotion prégnante, c’est passer à côté de l’essentiel. Entre les deux, il y a sans doute une posture très personnelle à trouver : un équilibre subtil, entre sincérité et discernement.

Parce qu’au fond, je crois que le travail n’est peut-être pas le lieu de toutes les émotions.  Mais il reste, quoi qu’on en dise, un endroit où elles existent et sont parfois plus intenses qu’ailleurs. 

J'ai testé...

Tester de nouvelles façons de travailler, c'est le principe de cette série d'expérimentations grandeur nature. Chaque chronique raconte une semaine d’immersion pour adopter un nouveau métier, tester une méthode de travail ou tout simplement changer ses habitudes professionnelles... Du ressenti aux enseignements concrets, je teste et je raconte d’autres façons de travailler.

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