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chronique - Bureau

La galette des rois ou l’art de jouer collectif en entreprise

Partage d’une galette des rois entre collègues lors d’un moment convivial au bureau

Scènes de bureau

Le récit des instants vrais et des détails piquants de la vie au travail

D’habitude, ça commence par un mail collectif avec trop de points d’exclamation pour un lundi matin : « N’oubliez pas la galette des rois jeudi à 10h !!! ». Je le lis en buvant un café tiède, et je sens immédiatement cette petite pression douce, presque invisible, celle qui accompagne les rituels d’entreprise obligatoires, ceux qui se déguisent en convivialité mais fonctionnent surtout à la participation tacite. 

La galette arrive toujours avec une promesse simple : tirer les rois, rire ensemble, développer l’esprit d’équipe. En réalité, elle charrie tout un écosystème de micro-attentes. Qui l’achète. Qui la coupe. Qui désigne. Qui devient roi ou reine, malgré elle ou malgré lui.

Attention, il y a une fève !

Cette année, Guillaume a pris de court tout le monde. Dès la reprise, sourire jusqu’aux oreilles, il a déposé sur notre petite table d’appoint l’objet de toutes les controverses. S’en est suivie une tournée générale de bises, chacun observant du coin de l’œil la fameuse galette, entre le classique « plein de bonheur » et le fameux « et surtout la santé ! ».

Moi, je la regarde comme on regarde une statuette ancienne, chargée d’une symbolique qu’on n’ose plus interroger. Autour de moi, certains se réjouissent sincèrement, d’autres calculent s’ils peuvent s’absenter pile à ce moment-là. Et lorsque qu’un acteur tente de s’extirper de la scène, prétextant une diète après les repas festifs, la réponse collective « Oh allezzzzzz ça vaaaaa » est immédiate et finit par le faire rentrer dans le rang. Moi, je fais semblant de ne pas savoir encore si je serai là, tout en sachant très bien que j’y serai.

Personne ne veut vraiment être reine ou roi

Parce que ces rituels-là ne laissent pas vraiment le choix. Le “secret santa” qui prétend être facultatif mais dont l’absence se remarque. La cagnotte de départ où chacun met ce qu’il veut, c’est-à-dire un peu plus que ce qu’il voudrait. La galette qui s’impose comme une tradition fédératrice alors qu’elle révèle surtout nos rapports compliqués à la participation collective. On y va parce qu’il faut y aller, parce que refuser serait plus fatigant que d’accepter, parce que l’effort social coûte souvent moins que d’imposer une justification personnelle. Alors on se tient autour de la table, on coupe des parts approximatives, on surveille la fève comme une bombe à retardement. Et quand quelqu’un s’y casse les dents, on applaudit, un peu trop d’ailleurs, comme pour prouver qu’on est encore capables d’enthousiasme partagé. D’abord Guillaume et pis Fanny, reine du jour, qui devra à son tour amener la prochaine galette.

Ce qui me fascine, c’est la façon dont ces moments révèlent nos positions invisibles dans le collectif. Celui qui organise toujours. Celle qui se fait discrète au fond de la pièce. Celui qui fait une blague pour détendre l’atmosphère. Celle qui compte les parts pour être sûre que tout le monde sera servi. La galette devient un miroir discret de la vie au bureau : une scène banale aux perles sucrées, presque insignifiante, dans laquelle chacun joue son rôle avec plus ou moins de conviction. Et pendant que je mâche une pâte feuilletée un peu trop sèche, je me dis que ces rituels ne sont ni bons ni mauvais, juste profondément humains, imparfaits, comme nous.

La confrérie de la frangipane

Il y a ce moment précis, presque imperceptible, où la galette a été mangée, les miettes essuyées, la couronne abandonnée sur un coin de bureau. La réunion reprend, les notifications reviennent, le travail se réinstalle. Et pourtant quelque chose a bougé, à peine. Une parole s’est échangée plus facilement. Un rire est resté suspendu un peu plus longtemps. La galette n’a pas créé de liens en plus, mais elle a ouvert un espace minuscule et fragile, dans lequel on s’est autorisés à exister autrement que comme des fonctions. Je me dis alors que si ces rituels nous fatiguent autant, c’est peut-être parce qu’on leur en demande trop. Ils ne sont pas là pour souder, ni pour réparer, ni pour rendre heureux. 

Juste pour rappeler, un brin maladroitement, qu’on partage quelque chose, même si ce quelque chose, parfois, n’a qu’un goût de brioche.

Blogueur eurécien

Avec un regard affûté et une plume directe, il explore l’expérience vécue en entreprise : échanges, convivialité, tensions et remises en question…

Scènes de bureau

Les petits chaos ou les grandes scènes : la vie au bureau est ponctuée chaque jour de moments marquants ou amusants, parfois agaçants. Avec malice et lucidité, « Scènes de bureau » raconte le quotidien du travail à travers une expression, un nouveau rituel ou une vieille habitude mise à nu... Toujours avec humour et délicatesse.

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