Le stress, le burn-out et les dépressions liées au travail sont désormais des notions familières. Cette visibilité doit beaucoup à un combat mené depuis les années 1940 par une multitude d’acteurs - salariés, syndicats, médecins du travail, inspecteurs, chercheurs - pour sortir ces souffrances de la sphère individuelle et les analyser dans le contexte plus large des organisations professionnelles.
Rémy Ponge, maître de conférences en sociologie à Aix-Marseille Université et formateur à l’Institut Régional du Travail, retrace dix ans d’enquête dans l’ouvrage “Se Tenir debout”. Il révèle un paradoxe inquiétant : jamais la souffrance au travail n’a été aussi visible… et jamais les protections n’ont été aussi fragilisées.
Comment résumer vos travaux de recherche ?
Pendant un peu plus d’une dizaine d’années, j’ai travaillé sur la manière dont les souffrances au travail - stress, burn-out, dépression, suicides liés au travail - ont été rendues visibles. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont des salariés, des syndicalistes, des médecins et des inspecteurs du travail, ainsi que des chercheurs, ont œuvré depuis les années 1940 pour montrer que ces souffrances ne relèvent pas de fragilités individuelles, mais de l’organisation du travail.
Dans “Se Tenir debout”, je retrace cette histoire et je montre que, sans ces mobilisations sociales, ces questions resteraient probablement invisibles. J’y analyse aussi les résistances : l’opposition constante des organisations patronales, la démission progressive de l’État, et depuis trente ans, son rôle actif dans la fragilisation des protections inscrites dans le droit du travail.
Pourquoi avoir choisi de creuser ce sujet ?
Parce qu’il s’agit d’un problème social majeur. Les enquêtes du ministère du Travail montrent que plus d’un salarié sur deux est exposé à des conditions dangereuses pour sa santé mentale, avec des impacts encore plus forts pour les femmes et les travailleurs des classes populaires.
Un paradoxe m’a frappé au fil des recherches : malgré la forte visibilité médiatique du sujet et des décennies de travaux scientifiques, la prévention demeure très faible dans les entreprises. On observe même, depuis une vingtaine d’années, une dégradation des conditions de travail. Quand j’ai commencé ma thèse en 2013, c’était juste après les suicides à France Télécom-Orange. Ce contexte a ouvert des perspectives de recherche, et ce paradoxe s’est imposé comme un fil conducteur : comment en est-on arrivé là, alors que tout semble réuni pour agir ?
Vos conclusions modifient-elle la vision du travail ?
Ce que m’ont appris mes travaux, ainsi que quatre années de formation auprès de représentants du personnel, de médecins du travail, de juristes et d’inspecteurs au sein de l’Institut régional du travail d’Aix-Marseille Université, c’est que le monde du travail demeure un univers profondément conflictuel. Faire vivre une véritable démocratie au travail -permettre aux salariés d’avoir leur mot à dire sur l’organisation, sur leurs marges de manœuvre et leurs conditions réelles - reste extrêmement difficile.
Dans bien des cas, lorsque le pouvoir décisionnel des directions s’exerce sans contrepoids, la santé des salariés est sacrifiée au nom de la rentabilité ou d’autres impératifs économiques. Parallèlement, les contre-pouvoirs se sont affaiblis : protections juridiques amoindries, syndicats fragilisés, médecine et inspection du travail en sous-effectifs. Je le constate très concrètement : dans certaines zones, 50 % des postes d’inspecteurs du travail sont vacants. Cela crée une forme d’impunité. Quand des représentants du personnel tirent la sonnette d’alarme, il n’y a parfois littéralement personne au bout du fil. Ces réalités, très peu visibles pour le grand public, expliquent en partie pourquoi ces souffrances persistent.
S’il ne fallait retenir qu’une idée ?
Le titre du livre “Se tenir debout” résume bien l’idée : se relever après une souffrance psychique, mais aussi résister collectivement à la dégradation des conditions de travail. L’histoire que je raconte montre que les mobilisations sociales - syndicales, scientifiques ou professionnelles - produisent des effets réels. Elles ont permis de faire reconnaître la souffrance au travail et, à certains moments, de renforcer les protections collectives. Aujourd’hui, bien plus de personnes sont mobilisées qu’au cours des années 1960 ou 1970. Les conditions sont donc réunies pour avancer, mais rien ne se fera sans action collective. Et il ne faut pas attendre que cela vienne d’en haut.
Sur quel sujet portera la suite de votre recherche ?
Je prolonge mes recherches tout en déplaçant le regard. Ce qui m’intéresse désormais, c’est la manière dont les expériences de travail, qu’elles soient négatives ou positives, façonnent nos représentations du monde social et influencent le vote. Je m’intéresse en particulier au vote d’extrême droite : comment certains milieux professionnels favorisent ou freinent la diffusion de ces discours ; comment le racisme peut se construire, se banaliser ou, au contraire, être désamorcé dans les interactions quotidiennes ; et quelles réponses les syndicats apportent - ou n’apportent pas - à ces évolutions.
Quelle idée reçue sur le travail rêveriez-vous de démonter ?
J’aimerais déconstruire l’idée reçue selon laquelle la fraude sociale proviendrait principalement des salariés ou des personnes immigrées. En réalité, plus de la moitié de cette fraude est le fait des employeurs : cotisations impayées, travail dissimulé, heures supplémentaires non déclarées. Dans un débat public saturé de discours sur le “coût” des plus précaires ou sur les abus supposés, il me semble essentiel de rappeler ces ordres de grandeur et de ramener un peu de réalité dans le débat.
Travaux en cours
Les chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales partagent les résultats de leurs travaux sur le monde du travail dans une série d'entretiens. Amitié professionnelle, réseaux, choix de carrière, nouvelles formes d'organisation, management... Les questions liées au travail sont devenues centrales dans le débat public et font l'objet de nombreuses études. « Travaux en cours » vous donne les clés pour comprendre ces recherches, leurs méthodes et ce qu'elles révèlent concrètement de nos vies professionnelles. Un accès direct à la recherche, rendu accessible et mise en perspective.