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“L'IA nous force à reconsidérer la valeur humaine du travail"

Marc Sztulman

Intelligence artificielle

  4 mins

 

Marc Sztulman face caméra

Avocat en droit public, enseignant à l’Université Toulouse Capitole, Marc Sztulman est conseiller délégué au numérique et à l’IA pour la Région Occitanie. Entre optimisme techno-solutionniste et lucidité sur les risques, il défend une vision souveraine, éthique et pragmatique de l’IA, au service du sens dans le travail.  

Collaborateur parlementaire, avocat, enseignant, élu, votre parcours est éclectique. Quel fil rouge relie ces expériences ? 

Je suis un juriste de formation, enseignant en droit public des données et en cybersécurité, à l’université Toulouse Capitole. J’ai commencé ma carrière comme collaborateur parlementaire au Sénat, puis j’ai monté un cabinet d’avocats spécialisé en droit public, tout en m’investissant dans le monde associatif, notamment contre l’antisémitisme. En 2021, j’ai été élu conseiller régional, d’abord délégué au numérique, puis président de CyberOcc, l’agence régionale de cybersécurité. Depuis huit mois, je pilote les politiques publiques en matière d’IA pour la Région. Mon parcours est celui d’un professionnel en recherche d’efficacité, obsédé par l’idée d’optimiser le travail pour en extraire le sens.

Comment vous est venu ce goût pour l’intelligence artificielle ?

Depuis l’enfance, je déteste la répétition. Mon premier ordinateur en 1998 était truffé de macros pour automatiser tout ce qui pouvait l’être. L’IA, c’est l’aboutissement de cette quête : supprimer les frictions, les tâches vides de sens, ces « fonctions support » qu’on a trop souvent confondues avec le travail lui-même. L’IA est l’outil qui permet enfin de se recentrer sur l’essentiel du travail.  

Cela signifie qu’en automatisant les tâches liées à l’organisation du travail, l’IA permet de se recentrer sur le « vrai travail », celui qui crée de la valeur et du sens ?

L’IA est un démultiplicateur de productivité, mais aussi un miroir tendu à notre société. Elle révèle que beaucoup d’emplois actuels sont des illusions de travail : réaliser un PowerPoint, gérer des agendas, classer des dossiers… Elle nous force à nous poser la question de la valeur ajoutée humaine de notre travail, ce qui exige de l’esprit critique et la capacité à défendre une idée. On a confondu le bruit et la musique, l’IA nous permet de réécouter la musique en haute-fidélité.  

Doit-on craindre d’être remplacés par des IA ?  

Dans la conception du travail de la philosophe Hannah Arendt, il y a travail, œuvre et chef-d’œuvre. Le travail nourrit. L’œuvre donne du sens. Le chef-d’œuvre, c’est ce qui reste, celui dans lequel on a mis une part de soi. L’IA peut remplacer certaines tâches. Mais le chef-d’œuvre, l’intention, la patine, la création restent profondément humains. Donc oui, il y aura des bascules, mais les métiers vont évoluer, pas disparaitre. La disparition des moines copistes n’a pas détruit l’Église ; l’imprimerie a transformé le monde, pas supprimé le sens.  

Quel est le contenu de votre mission de délégué à l’IA pour la Région ?  

Si je devais résumer, je dirais que mon objectif est que l’Occitanie devienne un laboratoire d’innovation, sans sacrifier l’éthique ni l’humain. En interne, je travaille à transformer l’administration pour décharger les agents des tâches répétitives et leur permettre de revenir à leur vrai métier, l’accompagnement des usagers. On teste actuellement des modèles de langage -LLM- pour prendre en charge les tâches supports.  

En parallèle, je pilote un budget de 60 millions d’euros afin de bâtir une filière IA souveraine et responsable. Nous ne voulons pas dépendre de boîtes noires ou de serveurs étrangers et misons sur des partenariats locaux, des formations ciblées, et des technologies qui durent, comme Word ou Excel, mais à l’ère de l’IA.

Je préside aussi l’agence Cyber’Occ et je vois chaque jour des entreprises qui minimisent les risques. Je suis inquiet. Trop d’entreprises pensent qu’elles ne sont pas concernées par les cyberattaques. Or l’IA accélère la menace. Le danger, c’est que ce n’est pas toujours visible, jusqu’au jour où ça devient concret : ne plus pouvoir tirer d’argent, bloquer des services essentiels, casser le fonctionnement normal d’une société. Et là, les conséquences humaines peuvent être massives.

Que pense l’avocat que vous êtes de la réglementation européenne, l’IA Act ?

Je suis sceptique. L’IA Act est une tentative de réglementer quelque chose qu’on ne maîtrise pas. C’est comme établir un code de la route pour la planète Mars : on interdit des pratiques qu’on ne sait même pas développer. Pendant ce temps, nos données de santé partent massivement aux États-Unis via le Health Data Hub, validé par la CNIL et le Conseil d’État. On s’est trompés de cible en voulant jouer les gardiens d’un statut quo illusoire.

La limite écologique de l’IA est souvent présentée comme un frein majeur. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Je considère que c’est souvent un faux procès. D’abord, l’efficacité énergétique progresse, et la loi de Moore joue en notre faveur : un ordinateur en 1998 consommait 400 watts, aujourd’hui, ma machine ultrapuissante en consomme 19. La technique avance, et elle résout les problèmes qu’elle crée. Et surtout : si l’IA détecte 100% des cancers précoces, je n’ai aucun problème à consommer de l’électricité pour ça. L’épitaphe “on a économisé l’électricité, on n’a pas détecté le cancer” serait absurde.

Un dernier mot ?

L’IA n’est pas une fin en soi, mais un moyen de repenser notre rapport au travail, à la création, et à la société. Comme le disait Léonard Bernstein, « Je n’ai jamais compris l’homme que j’étais ». Peut-être est-ce notre cas face à cette révolution. Mais une chose est sûre : ceux qui refusent de s’adapter seront balayés par la technologie, ou par ceux qui sauront en tirer parti. 
 

Propos recueillis par Valérie Ravinet 

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Les interviews d’experts et d’expertes qui permettent de comprendre comment l’intelligence artificielle et l’innovation transforment le monde du travail. Dialogue social, droit, formation, égalité femmes-hommes, santé mentale, métiers : chaque entretien éclaire un enjeu clé des révolutions technologiques.

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