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Comment apprendre à se servir de l’IA sans désapprendre le reste ?

Jérôme Azé

Intelligence artificielle

  4 mins

 

Jérôme Azé témoigne

Fraude aux examens, dépendance aux outils numériques, perte de compétences, mais aussi nouveaux leviers d’apprentissage et de créativité : l’intelligence artificielle redessine le paysage de la formation. 

Enseignant-chercheur à l’Université de Montpellier, rattaché au laboratoire d'Informatique, de Robotique et de Microélectronique de Montpellier (LIRMM) et directeur de l’IUT de Béziers, Jérôme Azé observe ces mutations de l’intérieur. La question n’est plus « faut-il utiliser l’IA ? », mais « comment apprendre à s’en servir sans désapprendre le reste ? ».

Quel regard portez-vous sur l’impact de l’intelligence artificielle dans la formation ? 

On le voit déjà, tous nos étudiants utilisent des IA génératives, que ce soit pour le texte, le code, l’image ou la vidéo. À l’IUT, la formation Métiers du multimédia et de l’internet est directement concernée, puisque les étudiants y créent des supports de communication ou du développement web. Mais ce sont toutes les formations qui vont être impactées à plus ou moins brève échéance, c’est une évidence.  

Cela change votre manière d’enseigner ? 

Oui, complètement. J’ai arrêté de corriger les copies “comme avant”. Je sais que le code a pu être généré par l’IA, donc je n’évalue plus seulement l’écriture du code mais sa compréhension. Est-ce que l’étudiant-e sait expliquer ce que fait le code, pourquoi il le fait comme ça, et où se situent les risques ? On interroge désormais la maîtrise, pas seulement la production. C’est un vrai changement de pratique.

Et côté évaluation, vous constatez aussi de nouvelles formes de fraude ? 

Oui, massivement. Il suffit aujourd’hui de photographier un sujet et de laisser une IA produire la réponse. Même si on interdit les téléphones, il reste des montres, des écouteurs connectés… Un collègue a vu, à peine quelques minutes après la distribution du sujet, tout un amphithéâtre s’éclairer d’écrans de montre… On se tourne donc vers des évaluations orales ou en projet, mais à grande échelle, c’est difficile à gérer.

Vous utilisez vous-même l’IA dans vos cours ? 

Je m’en sers beaucoup pour prototyper ou générer des supports de cours. L’IA fait gagner un temps considérable, mais il faut être vigilant dans les relectures. C’est un formidable outil, à condition d’en garder la maîtrise.

Vous évoquez l’importance de l’esprit critique. Est-il encore plus important de l’enseigner à l’heure de l’IA ?  

La génération qui entame des études supérieures a grandi avec le numérique et l’IA. Les lycéens ou collégiens ont même commencé leur scolarité avec ces nouveaux outils, sans avoir eu le temps de se forger un esprit critique. J’ai animé récemment une conférence auprès d’eux : à la question “faites-vous confiance à l’IA ?”, un jeune m’a répondu “oui, bien sûr, ce qu’elle dit est vrai”. Il faut leur apprendre à douter, à recouper, à tester la fiabilité, à comprendre ce qu’ils font. C’est la base.

L’autre question récurrente, c’est celle de la dépendance aux IA. Comment abordez-vous cette question ?  

On l’aborde par l’absurde, par exemple, corriger une petite erreur de code via une IA consomme plus de ressources et d’énergie que de le faire soi-même. On parle donc de sobriété numérique : savoir à quel moment l’outil est utile, et quand il devient stupide de l’utiliser.

Ce sont les enjeux environnementaux que vous pointez…

Oui, et ils sont énormes. L’IA consomme énormément d’énergie, et avec des modèles mis à jour tous les deux ou trois mois, on n’a même pas le temps d’amortir le matériel qu’il faut déjà passer à la génération suivante. On commence à mesurer ces impacts, mais on n’en a encore qu’une vision partielle. Il faut aussi tenir compte des modèles économiques. Pour l’instant, l’accès aux outils, principalement américains ou chinois, est quasiment gratuit, mais ça ne durera pas. Le jour où un abonnement passera de 20 à 1 000 euros par mois, que fera-t-on ? J’insiste sur l’importance du déploiement d’IA open source, européennes, hébergées sur nos serveurs. Mais même là, il faut avoir la puissance de calcul pour les faire tourner, et nous sommes loin derrière les géants américains.

Quels sont, selon vous, les métiers les plus exposés à court terme ? 

Les développeurs, clairement. Le risque, c’est de perdre la compétence de coder. Avec le no-code, on assemble des briques sans savoir ce qu’il y a dedans. Si on ne sait plus lire ni comprendre le code, on perd la capacité à sécuriser les systèmes. Et rattraper cette compétence prendra beaucoup de temps. Je reprends souvent la métaphore d’un collègue : avec l’IA, on fait du prêt-à-porter. Mais pour faire de la haute couture, il faut conserver les savoir-faire. L’IA peut aider, accélérer, inspirer. Mais si on oublie ce qui se passe “sous le capot”, on perd la maîtrise. La clé, ce n’est pas de résister à l’IA, c’est de rester formé, critique, et créatif. 

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