Des travaux de recherche montrent que l’amitié au travail favorise l’objectivité, renforce la liberté d’expression, améliore la qualité du travail et le partage d’informations. Depuis 2023, François Henry, enseignant-chercheur à l’Icam, membre de la Chaire Sens & Travail, mène avec Marie-Christine Monnoyer, professeure émérite à l'Université Toulouse 1 Capitole et à l'Institut Catholique de Toulouse, une enquête qualitative inédite sur la véritable amitié au travail.
Comment résumer vos travaux de recherche sur l’amitié ?
Nous travaillons sur la manière dont l’amitié, au sens strict - ni simple convivialité, ni camaraderie, ni même « amitié professionnelle » - se manifeste dans le travail et sur ce qu’elle change réellement. Beaucoup affirment que l’amitié pose problème, mais lorsque l’on examine leurs expériences, on constate qu’ils n’ont jamais connu de véritable amitié au travail. Ils répètent simplement « ce que tout le monde pense ». En observant ce que les gens vivent vraiment, on découvre un tout autre tableau.
Pourquoi avoir choisi de creuser ce sujet ?
Le point de départ a été une discussion avec Pierre-Yves Gomez, économiste et professeur émérite à EMLYON Business School. Je lui demandais quel sujet permettrait d’étudier le management d’une manière à la fois originale, rigoureuse et ancrée dans la vie quotidienne des entreprises. Il m’a répondu sans hésiter : « l’amitié ». Je ne m’attendais absolument pas à ce thème. Mais parce que la proposition venait de lui, je me suis dit qu’il fallait la prendre au sérieux.
En creusant, j’ai découvert qu’il existait déjà des travaux sur les relations affinitaires, distinguant plusieurs formes de proximité au travail. Mais ces recherches n’approfondissent pas autant que nous le faisons l’étude de l’amitié au sens strict, celle qui relie profondément deux personnes. Mis à part quelques études théoriques ou quantitatives anglo-saxonnes - souvent sans véritable travail de terrain ou menées auprès d’étudiants -, le sujet n’avait, à ma connaissance, jamais été exploré récemment en France à travers des entretiens longs et qualitatifs, capables d’en saisir toutes les nuances.
Vos conclusions modifient-elle la vision du travail ?
Ces travaux bousculent l’imaginaire collectif et renversent plusieurs idées reçues profondément ancrées. L’enquête montre qu’environ la moitié des personnes interrogées perçoivent l’amitié au travail comme risquée : une source de perte d’objectivité, de moindre liberté d’expression ou de confusion entre sphères privée et professionnelle. Mais, en approfondissant leurs expériences, on constate que ces personnes n’ont, en réalité, jamais vécu de véritable amitié au cours de leur carrière.
Or quand cette amitié existe réellement, c’est tout l’inverse qui se produit. Les témoignages recueillis sont sans équivoque : l’amitié favorise l’objectivité, renforce la liberté d’expression, améliore la qualité du travail et le partage d’informations - y compris dans les relations hiérarchiques. Dans la vie privée, on se tourne vers ses amis pour obtenir un avis sincère et exigeant ; au travail, la logique reste la même. Parce qu’elle offre une grande liberté de parole, l’amitié ancre dans la réalité et stimule la progression personnelle autant que professionnelle.
S’il ne fallait retenir qu’une idée ?
L’amitié au travail est un facteur de bien-être et d’équilibre, parfois vital. Un témoignage nous a particulièrement marqués. Il s’agit d’un ingénieur de l’automobile qui raconte que son meilleur ami, avec qui il collaborait depuis des années, a été muté sur un autre site. Dans les semaines qui ont suivi, il a fait un burn-out. Cet ami, expliquait-il, lui donnait confiance, stabilisait l’écosystème autour de lui et apaisait les tensions hiérarchiques. Son départ a provoqué un déséquilibre brutal. Ce récit illustre à quel point l’amitié peut constituer un point d’ancrage essentiel dans la vie professionnelle. Mais il montre aussi qu’elle peut devenir un enjeu pour les ressources humaines : le départ d’un ami peut fragiliser un collaborateur et, parfois, mener à une crise que l’entreprise devra ensuite gérer.
Sur quel sujet portera la suite de votre recherche ?
Nous avons, Marie-Christine Monnoyer et moi-même, plusieurs projets d’articles en cours : l’un sur “amitié et bien-être”, l’autre sur “amitié et hiérarchie”. Pour la suite, différentes pistes se dessinent : étudier l’écosystème autour des amis pour comprendre ce que vivent les collègues, la hiérarchie, l’équipe autour. Il y a également la question “l’amitié et le travail bien fait”. Je m’intéresse aussi de près au lien entre amitié et entrepreneuriat. Enfin, un chantier plus conceptuel, “amitié et totalitarisme”. Comprendre pourquoi tous les pouvoirs totalitaires combattent l’amitié qui échappe à leur contrôle. Ce qui amène à dire qu’une pensée managériale hostile à l’amitié contient peut-être, dans son ADN, quelque chose de totalitaire. Réfléchir à l’amitié, c’est donc aussi une manière d’humaniser le travail dans un monde en crise.
Quel est le détail du quotidien au travail qui en dit long sur notre époque ?
Le détail du quotidien qui me frappe le plus, c’est cette tendance à répondre « il faut créer un processus » dès que l’on expose un problème. C’est devenu un réflexe, mais un réflexe qui ne résout rien. Ce qui fonctionne vraiment, c’est d’aller voir les gens, de leur parler, de passer un coup de fil !
Pour aller plus loin :
François Henry est auteur d’une thèse de doctorat sur “Le sens du travail contemporain, entre œuvre et désœuvrement”.
Travaux en cours
Les chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales partagent les résultats de leurs travaux sur le monde du travail dans une série d'entretiens. Amitié professionnelle, réseaux, choix de carrière, nouvelles formes d'organisation, management... Les questions liées au travail sont devenues centrales dans le débat public et font l'objet de nombreuses études. « Travaux en cours » vous donne les clés pour comprendre ces recherches, leurs méthodes et ce qu'elles révèlent concrètement de nos vies professionnelles. Un accès direct à la recherche, rendu accessible et mise en perspective.