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chronique

Les deadlines mouvantes, comme un horizon qu’on ne rejoint jamais

Communication interne

  3 mins

 

Illustration des deadlines mouvantes et du stress lié aux échéances professionnelles

Ça commence par une phrase lâchée à la fin d’une réunion, une de celles qui tombent avec l’assurance tranquille d’une décision mûrement réfléchie : “Bon, la deadline, on part sur jeudi ?”.

Tout le monde hoche la tête, certains font mine de prendre des notes. On se projette, comme si jeudi était une évidence. Et moi, je regarde cette date comme on regarde un feu de signalisation : avec la conviction naïve qu’elle va rester rouge, puis passer mécaniquement au vert. 

Mais au bout de deux jours, quelqu’un revient avec un air grave mais conciliant : “Finalement, on va plutôt viser mardi prochain.” Mardi prochain. Bien. Je replace mes post-it, je mets à jour ma to-do list, je décale mes réunions. Mais mardi prochain se dérobe aussi, avec élégance : “On décale un peu, on attend un retour.” Le flou s’installe. 

Je sens très clairement que je ne travaille plus avec une deadline, mais avec une créature capricieuse, un animal étrange qui se déplace par à-coups, qui avance en crabe, repart en arrière et m’oblige à réorganiser ma vie comme le ferait un astrologue de bureau. Poissons : côté job, votre semaine va être mouvementée.  

Je commence, j’arrête, je reprends

Avec plusieurs de mes collègues, nous cherchons à apprivoiser la bête, mais rien ne va. Car les deadlines créent un état étrange où tout est urgent mais jamais vraiment pour maintenant. C’est… à moitié tendu. Alors je commence, j’arrête, je reprends. Je me dis que j’ai le temps, puis que je n’en ai plus, puis que finalement si, mais pas trop. L’échéance devient un mirage : je la vois, elle disparaît, et revient un peu plus loin. Je la ressens aussi, avec ce petit nœud au ventre quand un collègue me demande si ça arrive pour bientôt. Je stresse un peu, je mélange les projets, j’ai le cerveau qui sature : est-ce que ça s'appelle une deadline parce que ça tue vraiment?

J’observe les autres et je vois que tout le monde vit la même scène : des calendriers martyrisés, des rétroplannings ajustés dix fois, des “je pensais que c’était pour demain” qui côtoient des “non mais rien n’est figé”, comme si le temps au bureau était une matière visqueuse que l’on pouvait tordre à volonté.  

Dernier-dernier carat

Et pourtant l’autre jour, j’ai vécu un moment que je n’espérais plus. La fameuse deadline (l’originelle, la toute première, celle qui avait glissé sous mes doigts semaine après semaine) a soudain cessé de bouger. Sans prévenir. Sans justification. Il fallait livrer, cette fois, pour de bon.  

Et contre toute attente, j’étais prêt. Pas par vertu, ni par organisation exemplaire, mais simplement parce qu’à force de courir derrière un horizon qui se déplace, j’avais fini par avancer plus loin que prévu. J’ai livré mon travail et j’ai reçu un silence respectueux, presque solennel, comme si j’avais réussi un exploit qu’on ne croyait plus possible. J’ai vaincu le butoir. Dans cet instant de délivrance, j’ai compris que certaines deadlines ne se laissent pas approcher parce qu’elles veulent qu’on dépasse ce qu’on croyait être leur point d’arrivée. Alors oui, elles reculent, elles hésitent, elles nous agacent, mais parfois, au détour d’un jour ordinaire (ou d’un coup de poing sur la table d’un collègue), elles s’immobilisent juste assez longtemps pour qu’on leur prouve qu’on était déjà là. 

Nota bene : J’ai rendu cette chronique après la deadline, mais au bon moment. 

Scènes de bureau

Les petits chaos ou les grandes scènes : la vie au bureau est ponctuée chaque jour de moments marquants ou amusants, parfois agaçants. Avec malice et lucidité, « Scènes de bureau » raconte le quotidien du travail à travers une expression, un nouveau rituel ou une vieille habitude mise à nu... Toujours avec humour et délicatesse.

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