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chronique

J’ai testé : arriver en retard au travail chaque jour un peu plus

En immersion

  4 mins

 

Salarié à vélo arrivant en retard au travail

Je suis quelqu’un de plutôt ponctuel. Pas de manière obsessionnelle, mais suffisamment pour que cela fasse partie de mon identité pro. J’arrive à l’heure, je lance les réunions à l’heure, je considère que le temps des autres mérite le même respect que le mien. Bref, dans ma vision du travail, être à l’heure fait partie des règles. Alors, par curiosité (et peut-être aussi parce que les règles ne se comprennent vraiment que lorsqu’on les bouscule) j’ai décidé de faire l’inverse : arriver en retard, un peu plus, chaque jour. Sans raison vraiment valable, juste pour observer.

Bon, vous l’aurez compris, l’idée n’est pas de saboter mon agenda, mais d’examiner une norme invisible : la ponctualité est-elle une simple question d’organisation, ou un marqueur social beaucoup plus puissant qu’on ne le croit ?

Jour 1 : le petit retard excusable

Je commence prudemment, avec un petit cinq minutes, pas plus. Je rate le début du point hebdo d’équipe qui n’est pas crucial mais permet de lancer la semaine. J’envoie un message au groupe une minute avant l’heure « J’ai 5 minutes de retard ». Quand j’arrive, personne ne semble réellement perturbé et la discussion continue. L’incident est absorbé sans que j’aie à me justifier. Moi, je ressens quand même un léger décalage intérieur. Une sensation étrange d’avoir déplacé quelque chose d’ordinairement stable. Comme si j’avais désynchronisé ma montre de celle du groupe. Cinq minutes, ce n’est pas grand-chose, mais (pour moi) ce n’est déjà plus neutre.

Jour 2 : le retard visible

Mardi. J’allonge à dix minutes, mais, cette fois, je ne préviens pas. Quand j’entre dans la salle, la réunion a commencé. Les regards se lèvent brièvement, certains s’interrompent une demi-seconde. Personne ne fait de remarque, mais je sens que mon arrivée redessine l’attention. J’ai créé malgré moi une microcoupure. Je vois bien que l’organisatrice est un brin énervée malgré le sourire de façade et le « t’inquiète pas, on vient de commencer ».

Pendant dix minutes, le collectif a avancé sans moi. Mon arrivée reconfigure le rythme, oblige à recontextualiser, à répéter les grandes lignes. Le groupe s’adapte, mais il s’adapte à ma désynchronisation. La ponctualité serait-elle de la coordination silencieuse ?

Jour 3 : le malaise discret

Au troisième jour, je pars sur quinze minutes de retard (ici on appelle ça le quart d’heure toulousain). Hadrien a rejoint la réunion s’affiche enfin quand je me connecte à la visio, caméra éteinte. Une notification anodine en apparence, mais elle produit un effet très particulier. Je ne fais pas seulement mon entrée, je fais irruption. Le groupe a déjà construit une dynamique. Les décisions ont peut-être commencé à tomber.

Je n’ai même pas le temps de me justifier qu’on me dit poliment « On te fera un point après ». Je ne suis pas exclu, mais je ne suis plus au centre. Être en retard, c’est accepter de perdre une part de contrôle narratif car on arrive dans une histoire qui a déjà commencé.

Jour 4 : une question de statut ?

Jeudi, je remarque un changement subtil : plus je suis en retard, moins on m’attend. Le système apprend. Les réunions démarrent sans moi, les échanges se fluidifient en mon absence. Alors que je suis arrivé au bureau 20 minutes après tout le monde, sous le poids de quelques regards, je me questionne : qui a le droit d’arriver en retard ?

Dans certaines positions, le retard est interprété comme le signe d’un agenda chargé, d’une importance stratégique, presque d’un pouvoir. Dans d’autres, il est perçu comme un manque de respect ou de fiabilité. Le retard n’est donc pas neutre. Il est codé. Il dit quelque chose de la place qu’on occupe, ou qu’on pense occuper.

Jour 5 : la limite  

Je voulais pousser à 30 minutes pour terminer la semaine mais je n’en ai pas eu l’occasion. Le texto de la manager « Je compte sur ta présence pour le kick-off de 14h » me ramène à la réalité. Je n’avais pas prévenu de mon expérience, et j’ai touché la limite plus tôt que prévu. J’arrive même en avance, et le feedback très précis ne se fait pas attendre :

  • Tu es arrivé régulièrement en retard cette semaine...
  • Ce n’est pas dans tes habitudes !
  • Est-ce que quelque chose ne va pas ?  
  • Ça envoie un message négatif à l’équipe et ça fait perdre du temps à chacun.
  • J’ai besoin que tu sois présent lors de ces points, ou que tu préviennes bien en amont.

Oui, évidement, elle a raison.

Moi qui croyais tester une variable logistique, je testais en réalité une norme relationnelle. En arrivant un peu plus tard chaque jour, je n’ai pas seulement déplacé des horaires, mais déplacé une attente implicite.  

En tout cas, l’expérience a été troublante. Non pas parce que les conséquences ont été dramatiques (car elles ne l’ont pas été), mais parce que j’ai ressenti l’image que les autres avaient de moi se déplacer progressivement.   

J'ai testé...

Tester de nouvelles façons de travailler, c'est le principe de cette série d'expérimentations grandeur nature. Chaque chronique raconte une semaine d’immersion pour adopter un nouveau métier, tester une méthode de travail ou tout simplement changer ses habitudes professionnelles... Du ressenti aux enseignements concrets, je teste et je raconte d’autres façons de travailler.

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