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Pourquoi l’emploi des femmes dépend encore de la garde des enfants ?

Egalité femmes - hommes

  5 mins

 

Mathieu Lefebvre regarde face caméra

Lorsque l’organisation de la garde se complique, ce sont toujours les trajectoires professionnelles des femmes qui absorbent le choc. Mathieu Lefebvre, professeur des universités en économie à l’Université de Strasbourg et chercheur au Bureau d’économie théorique et appliquée (BETA), s’appuie sur des données européennes pour analyser le rôle des modes de garde, formels ou informels, dans l’activité et l’employabilité des femmes. Malgré la diversité des solutions existantes, ce sont elles qui ajustent leur travail lorsque la garde devient plus difficile à organiser. 
 

Comment résumer vos travaux de recherche ?

La question de départ est assez simple : comment les femmes, et en particulier les mères, parviennent-elles à concilier une activité professionnelle avec la garde de leurs enfants. Lorsque l’on travaille et que l’on a de jeunes enfants, il faut nécessairement trouver un mode de garde. Et plusieurs options existent : la garde dite formelle, organisée et professionnelle, comme les crèches ou les structures d’accueil, et la garde informelle, assurée par la famille, les proches ou les grands-parents. Ce qui nous intéressait, c’était de comprendre quels étaient les déterminants du recours à ces différents modes de garde en Europe, puis de voir dans quelle mesure ils sont réellement substituables. Autrement dit : est-ce que le type de garde importe autant que l’accès à une solution de garde, quelle qu’elle soit ?

Pourquoi avoir choisi de creuser ce sujet ?

La question majeure est celle de l’employabilité des femmes. On sait que, dans les ménages, les tâches domestiques et familiales reposent encore majoritairement sur elles. Sur le marché du travail, on observe toujours des écarts persistants entre hommes et femmes : de salaires, d’accès à l’emploi, de trajectoires professionnelles, y compris à niveau de diplôme et de qualification équivalents.

Ces inégalités sont encore plus marquées lorsque les femmes ont des enfants. La garde, l’éducation et l’organisation du quotidien continuent de leur incomber très largement. La question de la garde d’enfants devient alors centrale pour comprendre pourquoi certaines femmes réduisent leur activité, travaillent à temps partiel ou renoncent à des opportunités professionnelles.

Nous avons également voulu procéder à une comparaison entre pays européens. Entre la France et l’Allemagne, par exemple, deux économies comparables, l’organisation des modes de garde est très différente avec des effets visibles sur l’emploi des femmes. C’est ce contraste qui nous a poussés à aller plus loin.

Vos conclusions modifient-elle la vision du travail ?

Le premier constat, bien que prévisible mais nécessaire à confirmer, est que plus les femmes travaillent, plus la demande de garde d’enfants augmente. Autrement dit, cette hausse n’est pas systématiquement compensée par une plus grande implication du conjoint.

Un autre résultat important montre qu’à l’échelle individuelle, les modes de garde formels et informels peuvent se remplacer. Pour une mère, l’essentiel n’est pas tant le type de garde que la possibilité de disposer d’une solution fiable pour continuer à travailler.

En revanche, à l’échelle des pays, la situation diffère. Là où la garde formelle est peu développée, le recours à l’aide informelle ne suffit pas à garantir un accès généralisé à la garde. En France et en Suède, par exemple, plus de la moitié des enfants de moins de trois ans sont accueillis dans des structures formelles. À l’inverse, dans des pays comme l’Italie, la Grèce ou l’Allemagne, les modes de garde formels sont moins répandus et l’aide informelle y joue un rôle bien plus important. Ces différences institutionnelles se traduisent dans les taux d’emploi des femmes : les pays où la garde formelle est la plus développée sont aussi ceux où l’écart d’emploi entre hommes et femmes est le plus faible.

Ainsi, il existe une corrélation forte entre l’organisation des modes de garde et l’employabilité des femmes, même si établir un lien de causalité précis demeure complexe.

S’il ne fallait retenir qu’une idée ?

Les politiques visant à soutenir l’emploi des femmes ne peuvent être dissociées de celles relatives à la garde d’enfants. Favoriser leur activité professionnelle implique de leur offrir les moyens concrets de ne pas devoir adapter leur carrière aux contraintes familiales.

Cela passe par le développement de solutions de garde, mais aussi par la reconnaissance du rôle de la garde informelle. Soutenir les grands-parents ou les proches qui s’occupent des enfants peut être aussi pertinent que d’investir uniquement dans les structures formelles.

L’enjeu est que les femmes ne soient plus la variable d’ajustement du couple ou de la famille lorsqu’il faut choisir entre travail et organisation du « care ».

Sur quel sujet portera la suite de votre recherche ?

Je travaille désormais principalement sur la prise en charge de la dépendance des personnes âgées, appelée “long-term care”. C’est un enjeu majeur pour nos sociétés, en raison du vieillissement de la population et de la progression des situations de perte d’autonomie.

Comme pour la garde d’enfants, une grande partie de cette prise en charge repose sur les familles, et en particulier sur les femmes : conjointes, filles ou proches aidantes. Cela a des répercussions directes sur leur participation au marché du travail, leur santé et leur charge mentale.

Nous étudions également l’impact des différents modes de prise en charge - maintien à domicile, aides formelles ou établissements spécialisés - sur la santé et le bien-être des personnes âgées. Les résultats montrent que ces effets varient selon les dispositifs : certaines solutions améliorent la santé physique, mais leurs effets sur le bien-être ressenti sont plus nuancés. Là encore, l’action publique doit tenir compte de ces équilibres et réfléchir à ces arbitrages.

Quel est le détail du quotidien au travail qui en dit long sur notre époque ?

À mon sens c’est la généralisation des visioconférences et la multiplication des réunions. Aujourd’hui, dès qu’un problème se pose, la réponse est souvent : « on fait une réunion ». Comme c’est devenu très facile de réunir tout le monde à distance, on finit par passer énormément de temps en réunion, parfois au détriment du travail lui-même.

Travaux en cours

Les chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales partagent les résultats de leurs travaux sur le monde du travail dans une série d'entretiens. Amitié professionnelle, réseaux, choix de carrière, nouvelles formes d'organisation, management... Les questions liées au travail sont devenues centrales dans le débat public et font l'objet de nombreuses études. « Travaux en cours » vous donne les clés pour comprendre ces recherches, leurs méthodes et ce qu'elles révèlent concrètement de nos vies professionnelles. Un accès direct à la recherche, rendu accessible et mise en perspective.

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