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Ce que produit l'invisibilité au travail sur ceux qui la subissent

Santé sécurité au travail

  6 mins

 

Portrait d'Isabelle Olry-Louis

Pendant la crise du Covid, les caissiers et caissières sont devenus des héros du quotidien. Quelques mois plus tard, ils étaient retombés dans l'oubli. Ce basculement brutal, Isabelle Olry-Louis l'a observé de près. Professeure émérite en psychologie à l'Université Paris Nanterre, elle s'intéresse depuis longtemps aux transitions professionnelles et notamment à ce que produit l'invisibilité sur ceux qui la subissent. Une recherche en cours, à la croisée de la psychologie, de l'identité et du travail.

Si vous deviez résumer le cœur de votre recherche en quelques mots, vous diriez…

Notre travail porte sur l'expérience d'invisibilité au travail. L'invisibilité, c'est la négation de la personne : ne pas être reconnu comme on le souhaite, disparaître du regard de l'autre. Au travail, elle résulte souvent de processus de domination ou de dévalorisation, parfois de naturalisation : « une femme, c'est fait pour soigner, pour s'occuper des autres. » Ce type de raisonnement invisibilise. Sont souvent concernées les personnes qui occupent des emplois précaires ou faiblement qualifiés, exposées à la fois à la non-reconnaissance de leurs compétences, de leur pouvoir et de leur parole. Ce que ça génère est très varié : de la colère, de la tristesse, de la honte, de l'amertume, mais aussi parfois du soulagement de ne pas être sous le feu des projecteurs.

Le risque le plus profond, c'est d'intérioriser progressivement l'image dévalorisée que les autres renvoient. À force d'être regardé comme quelqu'un d'insignifiant, on peut finir par se voir soi-même comme tel. Et quand ça arrive, la combativité s'effrite : il n'y a plus l'énergie pour faire reconnaître ce qu'on est, ses compétences, ses aspirations.

Pourquoi avoir choisi de creuser ce sujet ?

Depuis une quinzaine d'années, mes recherches portent principalement sur les transitions professionnelles tout au long de la vie : comment les personnes les vivent, avant, pendant, après. La crise sanitaire a représenté une période particulièrement intéressante de ce point de vue, elle a été un formidable accélérateur de transitions professionnelles. Aux États-Unis, le phénomène de grande démission a vu 38 millions de postes abandonnés en 2021 sous l'effet de décisions individuelles consécutives à l’expérimentation de nouvelles conditions de vie, de travail et de réflexion sur la carrière lors des périodes de confinement.

Nous nous sommes intéressées avec plusieurs collègues aux métiers dits essentiels en France, dans la santé et la grande distribution. Nous avions une étude déjà démarrée sur les hôtes et hôtesses de caisse, sur le sens qu'ils donnaient à leur travail et leurs aspirations professionnelles. Et puis la pandémie est arrivée.

En quelques semaines, ces mêmes personnes, habituellement peu visibles, peu considérées, sont devenues des « héros du quotidien ». Moi-même, quand j'allais faire mes courses, je les regardais différemment, comme beaucoup d'entre nous. Et puis très vite, l'attention s'est évanouie. Ce qui nous a intéressés, c'est précisément ce basculement : comment un métier invisible devient soudainement très visible dans la valeur sociale qu'on lui accorde, avant de retomber dans l'oubli.

Qu'est-ce que vos résultats changent à notre vision du travail ?

Malgré le caractère sans précédent du changement observé dans la perception publique de la valeur de leur travail, l'expérience d'invisibilité a persisté, en raison de normes culturelles profondément enracinées autour de la profession. Les personnes que nous avons interrogées n'ont pas repris à leur compte l'image positive que la société leur a brièvement envoyée : leurs propres croyances étaient ancrées dans la durée de l'expérience. Loin d'être dupes, elles en ont été meurtries. Pour l'essentiel, celles que nous avons interrogées ont changé d'activité dans les deux années qui ont suivi, mais rarement de secteur.

Un autre résultat important nuance cependant la vision d'une invisibilité purement subie : les travailleurs ne sont pas complètement déterminés par le regard qu'on porte sur eux. Dans certains cas, ils préfèrent d'ailleurs rester discrets, parce qu'être visible, c'est aussi être potentiellement contrôlé, exposé. Rester dans l'ombre peut protéger.

Il existe aussi des formes de résistance collectives. Des études montrent que des groupes, notamment des femmes travaillant dans des environnements à prédominance masculine, comme dans certains magasins de bricolage, parviennent à transformer progressivement l'image qu'on a d'elles, à l'interne, en s'organisant entre elles. Des manières de reprendre la main sur sa propre visibilité.

S'il ne fallait retenir qu'une idée ?

En ce qui concerne les caissiers et caissières, le regard qu'on leur porte au quotidien et les interactions qu'on partage avec eux comptent énormément à leurs yeux. C'est l'utilité sociale qui donne essentiellement sens à leur travail. Ils le disent eux-mêmes : leurs habitués, les petites attentions, la relation. Alors quand les clients contribuent à les invisibiliser par l'indifférence ou le mépris, en téléphonant à la caisse, en ne saluant pas, en regardant de haut, ça trouble le rapport qu'ils ont à leur travail en affectant deux aspects liés de leur identité : la relation professionnelle aux autres et la relation à eux-mêmes.

De façon plus générale, l'invisibilité chronique peut nuire au bien-être, être vécue comme une dévalorisation de soi, conduire à l'apathie et, à terme, à la méfiance envers les autres. Les organisations ont un rôle à jouer : en promouvant des identités professionnelles collectives dont les individus peuvent être fiers, et en mettant en place les conditions concrètes de la reconnaissance.

Sur quoi portera la suite de votre recherche ?

Nous collaborons avec des collègues de l'université de Lausanne qui ont travaillé sur la notion de « sale boulot », ces métiers stigmatisés, perçus comme peu valorisants, notamment auprès de professionnels du nettoyage domestique rémunéré en Suisse. L'idée est de partir d'une comparaison de nos données pour élaborer un modèle plus général de l'expérience d'invisibilité au travail, articulé autour d'un ensemble de marqueurs : culturels, légaux, spatiaux, interactionnels et symboliques.

Un colloque à l'université de Sherbrooke (« Transitions tout au long de la vie : vulnérabilité et ressources dans une perspective de justice sociale ») sera l'occasion de présenter cette recherche. La publication est envisagée pour fin 2026.

Si vous deviez démonter une idée reçue sur le travail...

Le fameux « quand on veut, on peut ». On pourrait lui opposer la formule proposée par la philosophe Chantal Jaquet : « quand on peut, on veut ». Cela revient à inverser le rapport causal entre niveau d'aspiration et pouvoir d'action.

Pour s'autoriser à laisser son niveau d'aspiration s'exprimer et se développer, il faut d'abord être reconnu comme un acteur capable d'agir. Or les travailleurs invisibilisés intériorisent souvent en partie le mépris ou l'indifférence dont ils font l'objet, comme les élèves en difficulté qui finissent par croire qu'ils ne sont pas faits pour réussir. Ce n'est pas un manque de volonté : c'est le résultat d'un environnement qui a progressivement réduit leur capacité à aspirer. 

 

bon à savoir


Article à paraître fin 2026 :  « Faire l'expérience de l'invisibilité au travail : cas des professionnel.le.s de la caisse et du nettoyage domestique rémunéré » (avec Caroline Arnoux-Nicolas, Maîtresse de Conférences à l’Université Paris Nanterre, Koorosh Massoudi et André Borges, respectivement professeur et doctorant à l’Université de Lausanne). 


 

Travaux en cours

Les chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales partagent les résultats de leurs travaux sur le monde du travail dans une série d'entretiens. Amitié professionnelle, réseaux, choix de carrière, nouvelles formes d'organisation, management... Les questions liées au travail sont devenues centrales dans le débat public et font l'objet de nombreuses études. « Travaux en cours » vous donne les clés pour comprendre ces recherches, leurs méthodes et ce qu'elles révèlent concrètement de nos vies professionnelles. Un accès direct à la recherche, rendu accessible et mise en perspective.

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