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chronique

J’ai testé… l’écriture inclusive pendant une semaine

En immersion

  4 mins

 

Personne écrivant un texte en écriture inclusive sur un ordinateur portable

Le déclic est venu d’un début de phrase tout à fait banal : « Chers lecteurs, bonjour », que je m’apprêtais à écrire aux abonnés de la newsletter d’Eurécia Média

Et, j’ai eu un temps d’arrêt. Lecteurs ou lectrices ? Ou pourquoi pas « Bonjour à tous·tes les lecteur·rice·s » ? Est-ce que cette formule dit quelque chose de plus large que ce qu’elle montre ?  
Par curiosité, et sans opinion arrêtée, j’ai décidé de tester l’écriture inclusive pendant une semaine. Partout. Tout le temps. Sans exception. Pour voir ce que ça change. Pour moi. Et pour les autres.

Jour 1 : l’enthousiasme  

Premier jour, je m’y mets sérieusement. Mails, documents, messages internes : tout y passe. Je découvre rapidement qu’il n’existe pas une écriture inclusive, mais plusieurs. Du point médian par-ci, de la double flexion par-là, et un peu de reformulation neutre ailleurs. J’apprends les mots doublet et épicène. Je jongle. J’essaie. Je teste.

Mon premier mail commence ainsi : « Cher·e·s collaborateur·rice·s, nous sommes ravi·e·s de vous inviter… » : 

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Je relis. Deux, trois fois. C’est plus long, certes, mais je comprends ce que j’ai écrit. Je me dis que c’est une question d’habitude. Après tout, chaque nouveauté demande un petit effort cognitif. J’envoie mon invitation avec la satisfaction discrète de celui qui a l’impression de bien faire.

Jour 2 : ce n’est pas si facile que ça en a l’air

L’enthousiasme est toujours là, mais le rythme a changé, car écrire me prend vraiment plus de temps. À chaque phrase, je dois faire un petit arbitrage. Est-ce que je double ? Est-ce que je neutralise ? Est-ce que j’alourdis la phrase ou est-ce que je simplifie le fond ?  
Je passe dix bonnes minutes sur une phrase pourtant simple : « Les managers sont invités à partager leurs retours. » Elle devient successivement : "les managers et les manageuses sont invitées à faire un feedback", puis, "les manager·euse·s sont invité·e·s à faire un feedback" , et enfin, "les personnes en charge d’équipes sont invitées à faire un feedback".

Je finis sur un « L’équipe managériale est invitée à faire un feedback ». Non pas par conviction, mais par souci d’interprétation de ma phrase. Je réalise que l’écriture inclusive m’oblige à penser davantage au message qu’à la formulation. Et ça pour le coup, ce n’est pas neutre.

Jour 3 : la lecture se complique

 

Au troisième jour, je change de posture : je ne suis plus seulement celui qui écrit, mais aussi celui qui relit. Mes propres textes me demandent un effort inhabituel. Mes yeux ralentissent. Mon cerveau segmente. Parfois, il trébuche. 

Je tombe sur une phrase que j’ai moi-même produite : « Les salarié·e·s intéressé·e·s peuvent s’inscrire auprès de leur manageur·euse ». Je souris, car je comprends l’intention, mais je dois la relire deux fois pour comprendre le message. Je me demande si, moi qui l’ai écrite et ralentis… qu’en est-il de celles et ceux qui la découvrent pour la première fois, entre deux urgences ? La question de la transmission de l’information s’invite doucement dans l’expérience.

Jour 4 : l’écriture déborde à l’oral

Effet secondaire inattendu : je bégaie. En réunion, je m’entends hésiter. Chercher mes mots. M’arrêter en plein milieu d’une phrase. « Les collaborateurs… enfin… les collaboratrices… enfin… les équipes… ». Le groupe sourit. Moi aussi, réalisant que l’expérience dépasse l’écran. Elle modifie mes réflexes, mes automatismes, mon rapport spontané au langage. Elle refaçonne doucement ma perception du monde, et c’est peut-être là l’objectif de l’écriture inclusive.

Jour 5 : ni pour, ni contre, bien au contraire

Dernier jour, je relis tout ce que j’ai produit dans la semaine. Je n’ai pas changé d’avis (je n’en avais pas au départ), mais j’ai changé de regard.

L’écriture inclusive n’est ni un gadget, ni une solution magique. C’est un outil. Un outil qui dit quelque chose de notre époque, de nos tensions, de notre envie de mieux représenter sans toujours savoir comment simplifier. Elle questionne autant qu’elle complexifie. Elle oblige à ralentir, à reformuler, à faire des choix. Et parfois, à accepter que vouloir tout dire, c’est aussi risquer de moins bien se faire comprendre.

Au fond, cette semaine m’a rappelé une chose simple : la langue n’est jamais neutre. Elle évolue avec nous. 

Et chaque tentative de la faire progresser nous confronte à la même question, inconfortable mais salutaire : qu’est-ce qu’on veut vraiment transmettre ?  

J'ai testé...

Tester de nouvelles façons de travailler, c'est le principe de cette série d'expérimentations grandeur nature. Chaque chronique raconte une semaine d’immersion pour adopter un nouveau métier, tester une méthode de travail ou tout simplement changer ses habitudes professionnelles... Du ressenti aux enseignements concrets, je teste et je raconte d’autres façons de travailler.

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